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Fin de cet événement il y a 1 mois - Date du 28 septembre 2022 au 28 octobre 2022

Sans filtre de Ruben Östlund

D’emblée, une scène exhibe la semi-nudité masculine qui procure un malaise comique à voir ces top-modèles montrer leurs muscles tout en étant tenus d’adapter leurs expressions aux commanditaires de la réclame. Faisant commerce des corps dans un vide capitaliste, cette offre propose l’exhibitionnisme de ces éphèbes publicitaires.

« Sans filtre » enchaîne sur la scène très drôle d’un couple attablé au restaurant où chacun cherche à éviter de payer l’addition. Pour la femme (Charlbi Dean Kriek), il lui semble naturel que ce soit l’homme qui règle. Mais lui (Harris Dickinson) prétexte qu’elle gagne davantage d’argent et que, de plus, les femmes revendiquent l’égalité. C’est comique de voir leur amour en fuite pour le paiement de consommations !

Tous deux, mannequins et influenceurs, sont alors invités sur un somptueux yacht pour une croisière de luxe où ils espèrent, à l’ombre de milliardaires, gagner suffisamment pour maintenir leur train de vie élevé. Le Capitaine de ce paquebot de croisière (Woody Harrelson) est un marxiste sans illusion qui refuse de quitter sa cabine d’où il cite Karl Marx en restant obstinément enfermé. Toutefois ce n’est pas Karl Marx qui influence le film, mais plutôt les Marx Brothers...

Le Capitaine mettra enfin le nez dehors pour la soirée en son honneur alors qu’une gigantesque tempête se déchaîne et que le luxe perd ainsi toute sa somptuosité. Sans plus aucune retenue, tous ces distingués nantis deviennent de lamentables pantins : ça vomit, ça tangue, ça valse dans tous les coins !
Le yacht sombre, tandis que quelques rescapés se retrouvent sur une île.

Après s’être moqué des riches, le film s’amuse de vrais marxistes incapables d’organiser leur survie sur cette île déserte.

Parmi eux, seule la « dame-pipi » du bateau saura pêcher et allumer un feu, avant, à son tour, d’instaurer sa propre tyrannie...

Comme dans « La Grande bouffe » de l’Italien Marco Ferreri, le Suédois Ruben Östlund montre la décadence d’une société qui ne songe qu’aux loisirs et à s’empiffrer tandis que des peuples meurent de faim. Ces deux cinéastes de toutes les provocations n’hésitent pas à utiliser les effets les plus appuyés pour développer une vision d’un monde axée sur le sarcasme et la dérision et réduire l’individu à son animalité originelle.
Cinq ans après avoir obtenu la Palme d’Or pour « The Square », un film grinçant où Ruben Östlund ironisait sur le monde de l’art contemporain, l’illustre récompense lui a été à nouveau attribuée cette année pour « Sans filtre », à la loufoquerie tout autant iconoclaste en montrant les us et coutumes du loisir à l’usage des gros revenus.

«  Triangle of Sadness », le titre original de cette caricature du monde contemporain fait référence « au triangle de la tristesse », une expression qu’utilisent les chirurgiens esthétiques pour désigner une zone située entre les yeux dont on peut lisser les rides au Botox. Ça donne à réfléchir ! Ajoutons qu’après « Force majeure » et « The Square » (« Le Carré » en français), « Sans filtre » est le troisième film d’une trilogie sur la lâcheté et la faiblesse de l’homme.
D’une veine subversive aux couleurs de l’humour noir, « Sans filtre » ne laisse pas indifférent : on aime ou on n’aime pas cette satire de la consommation à l’excès, cette importante oeuvre outrancière et farce grandiose qui provoque l’hilarité. Mais certains rient jaune...
Réjouissons-nous cependant que le film ait obtenu la Palme d’Or !
Caroline Boudet-Lefort

Sortie en salles le mercredi 28 septembre
Photo de Une : Charlbi Dean Kriek, Harris Dickinson Copyright Plattform-Produktion

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