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Fin de cet événement dans 2 semaines - Date du 7 novembre 2018 au 7 décembre 2018

Heureux comme Lazzaro, une fable insolite réalisée par Alice Rohrwacher

« Heureux comme Lazzaro » est une fable insolite réalisée par Alice Rohrwacher qui nous avait déjà émerveillé avec « Les Merveilles » (Grand Prix à Cannes, en 2014). Certes, son nouveau film est quelque peu déconcertant, laissant à chacun la possibilité de faire sa propre interprétation et même d’en faire plusieurs.

Personnage digne de Pasolini, Lazzaro est un jeune paysan d’une bonté exceptionnelle. Il vit à Inviolata, un hameau rural sur lequel règne la Marquise Alfonsina de Luna. Restés à l’écart du monde en ne sachant rien des progrès sociaux, les paysans y mènent une vie identique depuis des siècles et restent exploités par la Marquise comme au temps du servage. Cependant, à leur tour, ils profitent de la gentillesse sans limites de Lazzaro, car pour tous il est devenu « l’idiot utile » qui ploie sous le labeur, alors que l’été bat son plein.

La fiction chavire dans un labyrinthe de contradictions instables en oscillant entre exaltation et détresse. On risque de perdre tout repère lorsque cet être pur se lie d’amitié avec le fils de la Marquise et se trouve transporté dans le monde moderne aux environs de Milan, où il vivote avec quelques ratés de la même communauté entre poubelles et terrains vagues.

On ne sait rien de ce tour de passe-passe spatio-temporel, ni comment Lazzaro est passé de l’univers poétique de Pasolini au néo-réalisme d’Ettore Scola dans « Affreux, sales et méchants ».

Comment il est passé d’une époque indéfinie à une autre quelques décennies plus tard et d’un lieu campagnard à une périphérie industrielle et bétonnée. Le spectateur, aussi étonné qu’il puisse être, suit cependant le cheminement où l’entraîne la réalisatrice et ne trouve aucun déplaisir à ce film en deux parties différentes et passionnantes.
D’abord, à une époque imprécise, dans une maison qui représente l’Italie éternelle d’une campagne insouciante et bucolique où il faut pourtant trimer durement pour vivre plus que modestement – pour tout dire pauvrement – en subissant une exploitation archaïque. Y a-t-il eut réellement des progrès depuis ? On constate que l’environnement s’est enlaidi et que chacun est devenu plus âpre au gain, plus magouilleur, plus profiteur, quelle que soit la solidarité.

Tout exploité qu’il était, le jeune paysan, considéré comme un idiot à cause de sa bonté, aurait-il pu être plus heureux dans la vallée reculée du Latium à la poésie mythologique que dans le gris d’une périphérie urbaine ? Sans jugement, le film reste hésitant, c’est peut-être là sa faiblesse.

Resté un modèle de bonté, toujours beau et mutique, Lazzaro tente de trouver une vie qui corresponde à son idéal profond, mais c’est probablement impossible dans la société actuelle et dans l’Italie d’aujourd’hui. C’est ce que semble dire cette jolie fable sous influence de Pasolini, ce qui est un compliment élogieux. Mais, malgré son incontestable talent, Alice Rohrwacher a-t-elle la capacité à viser si haut ? « Heureux comme Lazzaro » a cependant obtenu le prix du meilleur scénario à Cannes cette année.

Le rôle de Lazzaro est parfaitement tenu par un nouveau venu, Adriano Tardiolo.

Il intègre parfaitement, sans jamais appuyer, la naïveté illuminée de son personnage et garde un regard émerveillé sur ce qui l’entoure. La Marquise est interprétée par Nicoletta Braschi, absente des écrans depuis longtemps, on retrouve aussi Alba Rohrwacher, soeur de la réalisatrice, et Daria Deflorian, actrice emblématique du théâtre italien. Une belle distribution !
Caroline Boudet-Lefort

Photo de Une : | Adriano Tardiolo, Luca Chikovani - Copyright Tempesta 2018

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