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Fin de cet événement il y a 4 mois - Date du 8 décembre 2021 au 31 décembre 2021

"Lingui, les liens sacrés" de Mahamat-Saleh Haroun

« Lingui » est un mot tchadien qui veut dire « le lien ». Ce terme signifie une solidarité pour ne pas laisser l’autre s’écrouler ... En parlant de la sororité entre femmes, c’est la première fois que le célèbre cinéaste africain Mahamat-Saleh Haroun réalise un film sur des personnages féminins.

Ce sont des femmes célibataires, veuves ou divorcées qui sont seules pour élever leurs enfants. Elles sont marginalisées, mais pas victimes grâce à l’entraide entre elles. Elles cotisent régulièrement pour financer tel ou tel projet ou aider celle qui se trouve dans le besoin et résiste ainsi au patriarcat ancestral. Cette solidarité les sauve de la déchéance. Héroïnes du quotidien, elles s’appuient les unes sur les autres dès que l’une d’elles est en difficulté.

Dans les faubourgs de N’Djaména, capitale du Tchad, Amina (Achouackh Abakar Souleymane) vit seule avec Maria, sa fille unique de 15 ans. Mère-célibataire, elle a payé cher son désir d’indépendance qui l’a obligé à une rupture avec sa famille. Mais maintenant, son monde, déjà fragile, s’écroule en découvrant que sa fille est enceinte.

Cette grossesse, l’adolescente n’en veut pas...

Dans un pays où l’avortement est non seulement condamné par la religion musulmane, mais aussi par la loi et par la morale, Amina se retrouve face à un combat où elle semble vaincue d’avance ! Emouvante mère courage, elle entreprend cependant une lutte infernale pour aider sa fille dans son désir. Et toutes les femmes alentour vont participer à ce soutien, chacune selon ses moyens.

Amina vit avec pas grand-chose : elle découpe des pneus usagers pour en tirer des fils métalliques avec lesquels elle fabrique des petits fourneaux qu’elle va vendre sur les marchés. Grâce à ce travail acharné qui ne lui procure que de modestes finances, elle a réussi à élever sa fille (Rihane Khalil Alio) en l’envoyant au lycée et en lui faisant parler le français tout autant que la langue du pays, afin qu’elle s’en sorte mieux qu’elle-même dans sa vie. Cette grossesse remet tout en question et la décourage. Elle ne veut pas que se répète la situation qu’elle-même a dû subir, aussi va-t-elle mettre toute son énergie pour l’éviter. Après un premier moment de désespoir, elle s’acharne à trouver une solution sans baisser les bras.

Si le récit du film est on ne peut plus simple, la qualité de la mise en scène est – comme toujours chez Mahamat-Saleh Haroun – absolument enthousiasmante.

Il a déjà obtenu des prix cannois pour « Daratt, saison sèche » en 2006 et pour « Un homme qui crie » en 2010. Il pratique beaucoup l’ellipse qu’il sait utiliser parfaitement dans « Lingui », film sobre mais énergique sur cette mère qui veut donner à sa fille les moyens d’une vie meilleure que la sienne.

Mahamat-Saleh Haroun en profite aussi pour dénoncer l’excision encore pratiquée au Tchad. En montrant ainsi les défaillances de son pays, le réalisateur tchadien signe un puissant film, politique et féministe, avec une dernière scène empreinte d’ironie... Il craint cependant le risque d’être critiqué pour être un homme qui parle de la condition féminine. Que non !

Caroline Boudet-Lefort

Photo de une (détail) Copyright Pili Films/Mathieu Giombini

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