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Fin de cet événement il y a 5 mois - Date du 14 février 2018 au 25 mars 2018

PHANTOM THREAD, de Paul Thomas Anderson

Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, un couturier de renom Reynold Woodcock et sa soeur Cyril (prénom ambigu) règnent sur la mode anglaise. Ils habillent, avec le style inimitable de la maison, aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières que le gratin de la haute société.

Pointilleux, Woodcock est un obsessionnel encore accroché à sa mère (morte), au point de porter toujours sur lui une mèche de ses cheveux et de la voir souvent rôder autour de lui. C’est son fantôme - ou le cordon ombilical mal coupé - qui est le « fil invisible » du titre. « Il est réconfortant de penser que les morts veillent sur les vivants » dit d’ailleurs le couturier à sa soeur. Cette dernière ne quitte pas un air pointu, sinon hostile, même vis-à-vis des « petites mains » qui arrivent pour travailler avant le lever du jour. Tandis que Woodcock se prépare à sa journée avec des rituels perfectionnistes, comme pour une entrée en scène. Au début du film, le spectateur doit ajuster les fragments qu’il voit d’une histoire racontée par une femme alors inconnue.

Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire, aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes. Jusqu’au jour où apparaît Alma (Vicky Krieps) qui va prendre la place centrale dans sa vie routinière jusque-là ordonnée au millimètre près. Il aime LA femme, mais est-il capable d’en aimer une ?

Alma est charmante, elle lui permet de garder un contact avec la vie alors qu’il perd pied. Cyril (Lesley Manville) accepte mal sa venue dans l’univers ritualisé d’habitudes et de codes organisés entre son frère et elle. Elle a toujours pris en charge l’intendance de la maison et la gestion de la maison de couture, pour que son frère soit un artiste total, avec les sautes d’humeur et la tyrannie qui en découlent dès qu’il y a création. Ici, il se montre dans ses gestes autant sculpteur que couturier.

Dans ce monde anglais très codifié où il faut cacher ses émotions, la spontanéité de la nouvelle venue choque, aussi bien que la façon de beurrer ses toasts ou d’accompagner les asperges d’une sauce non appréciée (occasion d’une scène de ménage typique). La nourriture a un rôle important tout au long du film jusqu’à l’ultime omelette aux champignons.
« Phantom Thread » est la seconde collaboration entre l’acteur irlandais Daniel Day-Lewis et le cinéaste américain Paul Thomas Anderson après « There will Be Blood » sorti en 2007, il y a donc 10 ans. Avec l’ambiance feutrée de cette maison de Haute Couture, on est loin du cauchemar américain tourné alors. L’acteur s’est glissé dans le rôle du couturier : il ne joue pas, il « est » son personnage et sans doute obtiendra-t-il un quatrième Oscar mérité. Regard de braise et visage taillé à la serpe, il adapte la virtuosité de ses gestes, sans artifice d’aucune sorte, pour que la robe qu’il est censé créer tombe juste en mettant à l’honneur le corps féminin. Tout le talent de Daniel Day-Lewis est de rester imperturbable comme le veut ce code de la haute société anglaise et de permettre au spectateur de percevoir cependant ce qu’il ressent.

La discrète musique de Jonny Greenwood accentue l’atmosphère étouffée créée par une mise en scène virtuose.

Pour son 8ème film, Paul Thomas Anderson impose comme toujours une invention débordante (souvenons-nous de la pluie de grenouilles dans « Magnolia » !) mise au service cette fois de l’expression d’émotions toujours retenues. On ne sait qui sont les plus vénéneux et mortifères, les personnages ou les champignons !
Caroline Boudet-Lefort

Photo de Une : Copyright Universal Pictures International France

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