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Chapitre 55 (part IV) : Dernières nouvelles du Mouvement MADI

Suite de la chronique de France Delville...

Suite de la déambulation de more geometrico de Philippe Vacher

« …. Mon part pris plastique se proposait de conjuguer la répétition et la déformation des volumes intérieurs en rappelant la raison d’être du lieu, l’élément liquide, de façon virtuelle et réelle. L’eau est suggérée par l’utilisation de la couleur bleue et la multiplicité des rythmes courbes qui remodulent l’espace, évoquant le contenant et le contenu.
Les matériaux choisis comme les tuyaux reprennent déjà la structure circulaire. Cercle, demi cercle sont des motifs récurrents qui engendrent la plupart des figures dessinées sur les différents supports choisis.
Les relations entre les verticales, les courbes, les obliques, leurs projections en contre plongée sur des surfaces planes ou cylindriques, impliquant des distorsions et variations de lecture selon les points de vue, constituent la trame de mes multiples interprétations plastiques.

Antonia Lambélé : « Noir-Blanc » (2007)
DR

Quelques installations suggèrent leur propre écho en utilisant les formes tubulaires et en jouant sur la variété de leur positionnement dans l’espace des grandes niches : accrochage vertical ou positionnement oblique, suspension et effet cinétique évoquent le cheminement en boucle dans l’architecture.
L’utilisation majoritaire des contrastes en noir et blanc est destinée à nous ancrer dans l’ambiance plutôt austère du lieu. Un tel choix, tempéré par la présence de valeurs intermédiaires comme le gris ou la couleur bleue symbolique, a pour fonction de polariser notre regard sur les pièces ou les installations. N’oublions pas que le principe essentiel de la sculpture est d’habiter l’espace par un double jeu, celui du rayonnement et de l’aimantation, l’un et l’autre pouvant s’affirmer davantage dans tel mouvement artistique ou telle œuvre particulière… »
La méditation en équilibre du danseur de corde sur l’analyse presque onirique d’un lieu et sur la théorisation de son traitement – avoisinant le Manifeste – est au fond très proche de l’impérative vacillation qu’a pratiquée Arden Quin dans sa production écrite. Et l’évocation plus haut de la séance chez Enrique Pichon Rivière à Buenos Aires le 8 octobre 1945, où Carmelo Arden Quin a lu à la fois son Manifeste « El Movil » et le récit de son rêve éveillé « Pedro Subjectivo » nous mène à donner de celui-ci une lecture presque exhaustive, car la mise en scène de la couleur y est impressionnante, la couleur comme vécu humain, comme métaphysique.

Philippe Vacher, catalogue de son exposition « Echos » (2011)
DR

Le rêve éveillé que Carmelo Arden Quin a intitulé « Pedro Subjectivo » :

« Le récit, dit-il, commence que Pierre Subjective vient, me salue, mais s’en va, il ne veut pas parler. Je lui demande si je peux lui être utile, il me répond : non non je voulais seulement vous connaître. Il rebrousse chemin, s’éloigne, mais pas loin, et il rencontre une personne habillée de blanc qui commence à parler avec lui. J’essaie d’entendre, je n’y arrive pas, j’essaie d’aller vers eux, je marche, je marche, mais je ne m’approche jamais. Ils sont à vingt mètres, mais je mets des heures, et des jours, pour arriver près d’eux, comme dans un rêve éveillé. Dès que j’arrive ils se taisent, je leur parle mais ils se taisent. Et finalement la personne habillée de blanc s’en va. Pierre et moi tentons de le rappeler, mais il s’en va, et disparaît dans le paysage.

Yumiko Kimura : « Noir et blanc » (2009)
DR

Je reste avec Pierre, qui m’invite à marcher, pendant des heures, et il me dit : « plus on va vite plus on arrive à l’état initial de l’humanité. Et il se met à courir, on court, on court, impossible de s’arrêter, impossible d’arriver à temps, impossible d’arriver tard, impossible de s’arrêter, impossible de penser à autre chose, impossible de penser, impossible de nous angoisser, impossible de se fâcher, impossible de tout. Puis le souffle nous a manqué, nous avons été forcés de nous arrêter. Me manquait le souffle, me manquait l’enthousiasme. Il me manquait l’invention, il me manquait subtilité, il me manquait humilité, simplicité, tout cela me manquait, et j’ai pensé, un peu de mélancolie me conviendrait très bien. Pierre regardait d’un côté et de l’autre, et il m’a dit qu’il était irrésolu. Moi aussi. Et il dit : « Si on s’arrêtait pour penser, réflexionner, et nous détendre un peu. Je dis que c’était une bonne idée vu la course que nous avions faite. Mais il n’y avait pas où s’asseoir. Il n’y avait pas de pierre, pas même un morceau d’arbre mort, il n’y avait que le sol. Il n’y avait que le noir du sol, car le sol était noir, et c’était le noir de la nuit, car la nuit était arrivée, la nuit sans étoiles. Mais c’était curieux, le sol bougeait, fuyait sous nos pas. Nous, nous étions statiques, arrêtés, mais le sol fuyait, il fuyait en profondeur, et les montagnes au loin fuyaient, fuyaient en profondeur, vers le bas, toute la terre fuyait, le ciel fuyait, les animaux réveillés fuyaient, alors on s’est mis debout, pensifs, anxieux, un peu peureux, désemparés de tout. Alors la personne habillée de blanc apparut, et elle s’est mise devant nous, elle nous a regardés l’un l’autre, mais ne nous a pas salués, elle n’a pas parlé, elle n’a pas bougé. Au bout d’un moment elle a commencé à se déshabiller.

Philippe Vacher devant le Château d’eau/Château d’art de Bourges
DR

Elle a commencé à enlever sa veste qui était blanche, et tous ses vêtements, jusqu’à rester nu. Mais on ne voyait pas – au moins moi je ne voyais aucune différence entre cette même personne habillée de blanc et cette même personne nue. Il n’y avait pas de diffusion de gestes, il n’y avait pas de transe, il n’y avait pas de distance non plus, il n’y avait aucune référence abyssale des lieux, aucun mouvement, aucune pause non plus, aucune intention, et alors plaisir, omission, stimulo, rêve, magie, invention, jeu, envers, astuce, apparence, image, aventure, testimonio, témoignage, hérédité, désir, délire, tout ça n’existait pas. Et alors toute la vie est passée et à l’aube on est allés sur les routes. La route paraissait sans fin, je me sentais léger, je ne sentais pas la fatigue, j’avais une sensation d’un repos éternel, et j’ai dit là : un non-néant, un non être-rien, un non rien, un non-vouloir absolu, la réalité était autre, la fiction aussi était autre, le « c’était pire » était autre, l’être était un autre, il n’y avait pas d’abîme, il n’y avait pas de hauteur, il n’y avait pas d’extériorité, il n’y avait pas d’intériorité, mais la réalité était la même, la fiction aussi, l’être c’était être sur les lieux, l’être on le voyait, hauteur il y en avait, et il y avait l’abîme, et il y avait l’extérieur, le mur qui nous suivait, parce qu’on suivait un mur (je n’ai pas lu ce passage dit Arden Quin) il ne savait pas, le mur, il nous a doublés, il nous a coupé le chemin.

Philippe Vacher, catalogue de son exposition « Echos » (2011)
DR

Pierre a été obligé de s’arrêter. Il y a des temps, des coutumes, et un espace pour l’utilité. Subjectif, avec un petit sourire, nous a parlé d’un fleuve, à proximité, qu’il fallait traverser, donc on a traversé ce rêve – euh ce fleuve – et après on est sortis, il y avait un bois, et on est sortis de ce bois et un autre bois apparut. Or à ce moment-là, Pierre a disparu, moi j’ai continué seul, et je pénétrai dans ce bois, j’arrivai à une clairière, et je trouve Pierre Subjective habillé en explorateur, en chasseur de tigre, avec un jaguar qu’il avait tué à ses pieds, et un photographe, qui était en train de prendre une photographie, de Pierre avec son fusil et le jaguar mort. Alors ce photographe m’a demandé quelle était ma langue maternelle, je n’ai pas répondu, parce que ça m’a semblé farfelu, sa question. Alors il m’a dit moi je connais toutes les langues. Et il s’est mis à dire des mots en allemand, en français, en espagnol, dans toutes les langues, comme ça, en même temps qu’il photographiait Pierre avec son jaguar mort. Je passe à côté et je vois que le jaguar me regarde de travers, et je me rends compte que c’était la personne habillée de blanc revêtue d’une peau de jaguar, et Pierre se faisait photographier comme un grand chasseur de tigre. Alors je les ai abandonnés et j’ai poursuivi mon chemin. Et j’arrive à une sorte de monument, abstrait, géométrique, immense, fantastique, tout transparent, en plexiglas, c’était un cône, en troisième dimension, avec dessus un cube, immense, et ça finissait par une sphère, et il y avait un ascenseur transparent. Depuis des années, des siècles, on montait là-haut.

Gino Luggi : « TL N°637 » (2007)
DR

Je suis monté, et je suis revenu en bas et je me suis aperçu que j’avais fait un voyage dans la 3e dimension, avec une thèse, une antithèse et une synthèse, et c’est une théorie que j’avais prise dans la dialectique de Hegel et appliquée à la géométrie, parce que le premier plan qu’on peut former est un triangle, l’antithèse serait le carré, la synthèse le cercle. Et Spinoza donne des exemples et parle beaucoup du triangle et du cercle. Mais je n’avais pas lu Spinoza quand j’avais fait cette cité… Mais moi alors c’était une chose qui venait de ma pratique de peinture géométrique, et des sculptures géométriques. Et je sors sur un plateau, et je trouve toute la famille, le photographe, Pierre et la personne habillée de blanc qui tenait en laisse le jaguar. Et on part ensemble vers un lac, or on ne sait pas si c’est un lac gelé ou un immense miroir. Alors le photographe nous prend encore en photo, et nous arrivons à un café, nous buvons, des gens bavardent, des nuages passent. (…) Et j’arrive à une sorte de monument, abstrait, géométrique, immense, fantastique, tout transparent, en plexiglas, c’était un cône, en troisième dimension, avec dessus un cube, immense, et ça finissait par une sphère, et il y avait un ascenseur transparent. Depuis des années, des siècles, on montait là-haut. Je suis monté, et je suis revenu en bas et je me suis aperçu que j’avais fait un voyage dans la 3e dimension, avec une thèse, une antithèse et une synthèse, et c’est une théorie que j’avais prise dans la dialectique de Hegel et appliquée à la géométrie, parce que le premier plan qu’on peut former est un triangle, l’antithèse serait le carré, la synthèse le cercle. Et Spinoza donne des exemples et parle beaucoup du triangle et du cercle. Mais je n’avais pas lu Spinoza quand j’avais fait cette cité… Mais moi alors c’était une chose qui venait de ma pratique de peinture géométrique, et des sculptures géométriques. Et je sors sur un plateau, et je trouve toute la famille, le photographe, Pierre et la personne habillée de blanc qui tenait en laisse le jaguar. Et on part ensemble vers un lac, or on ne sait pas si c’est un lac gelé ou un immense miroir. Alors le photographe nous prend encore en photo, et nous arrivons à un café, nous buvons, des gens bavardent, des nuages passent ».

(à suivre)

Pour relire la première partie de cette chronique.

Pour relire la deuxième partie de cette chronique.

Pour relire la troisième partie de cette chronique.

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