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Chapitre 71 : Simonne Henry Valmore (Part II)

Grand deuil au « bureau de pensée »

Mais cette lettre à Césaire, il fallait bien, semble-t-il, que Simonne Henry Valmore l’écrive, et pour exorciser toutes les conversations qu’elle n’aura plus jamais avec « lui », dans ce Bureau d’où tout part et où tout reviendra, car à la fin du livre on y apprendra la visite d’un certain « Ministre de l’Intérieur » français, qui y recevra une – imaginée - leçon d’éthique. Bureau qui vit défiler « le monde entier ». Mais Césaire est parti « couper du bois dans la forêt », et c’est par la littérature que le monde entier pourra aujourd’hui dialoguer avec lui, sur un mode socratique ? comme Simonne appelle la psychanalyse ?

« Couper du bois dans la forêt », est une métaphore de la mort, mais la poésie est entre autres métaphore, utile pour masquer la mort, dans le combat pour la liberté, lorsqu’on sait que le moindre mot peut jouer la vie. Les mots sont des « choses » pour Simonne, probablement depuis l’enfance entre un père professeur et une mère chapelière qui parlait le français « encore mieux qu’elle qui avait fait des études ». Mais dans cet « Œdipe », il y a aussi Aimé Césaire : « avant sa venue, nous étions tranquilles ou presque. Nous faisions de la littérature de pacotille à goût de sucre et de vanille, et, à force de faux-semblants, nous avions fini par endosser des vêtements pas vraiment faits à notre mesure. Les Noirs, c’étaient les autres ».
Et Simonne se souvient de son propre embrasement du monde par les mots d’Aimé Césaire : c’est à Fort-de-France, le 22 novembre 1956, place de la Savane. Elle a douze ans. Césaire a envoyé une lettre de démission au Parti Communiste. « L’heure est solennelle. Cette prise de parole est un événement. Il y aura un avant et un après cette onde de choc.

Simonne en promenade à Fort-de-France (Capture d’image d’une émission d’Antilles TV 2004)

Ce dont je me souviens...
Une voix à nulle autre pareille. À la fois grave et douce. Je l’entends pour la première fois. Elle recouvre la savane tout entière. Elle dit ce que l’homme a sur le cœur : qu’il n’en peut plus d’être maltraité par ce puissant parti paternaliste qui l’humilie, le tient en position de vassal, le brime, le blâme, le traite d’insulteur de la patrie. Affiche sa prétention à régenter les affaires du monde, et pire encore, ne tient nullement compte des aspirations de ceux qu’il considère comme des communistes coloniaux.
Malgré la fougue de la démonstration faite de votre bon droit, la famille communiste n’approuve pas. Elle se sent trahie par celui qu’elle avait choisi dans la ferveur, dix ans auparavant, pour être le portevoix de ses espoirs et de ceux de tous les réprouvés de la terre. Seriezvous devenu amnésique ? Qu’estce qui vous prend de pousser un tel cri de révolte ? Auriezvous oublié que c’est sous la bannière du Parti, avec son soutien, que vous êtes entré en politique un certain 27 mai 1945 ?

Sidération. Voici que le nègre talentueux qui faisait leur fierté, qui partageait leur idéal révolutionnaire se métamorphose, sous leurs yeux, en nègre marron décidé à faire école ! Et qu’il lance, sans se concerter avec quiconque, une sorte d’appel à l’insurrection ! Voici que le dissident semble prêt à entraîner avec lui, dans la désobéissance, toute une foule en liesse.

Pas question pour les camarades de se joindre à elle, de renier les convictions de toute une vie. Pas question de donner leur voix à ce concert d’applaudissements. Même lorsque vous vous livrez à un véritable plaidoyer pour la décolonisation. Même lorsque vous martelez qu’il y a deux manières de se perdre, par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’universel. Aucun doute, le charme est rompu, vos horoscopes ne sont plus compatibles. Ce souffle qui m’envoûte ne charme pas les camarades. Ils vous ont déjà exclu de leurs rangs. Il y a des familles qu’on ne quitte pas !

Simonne en promenade à Fort-de-France (Capture d’image d’une émission d’Antilles TV 2004)

« C’est un nom terrible Camarade, oui, c’est un nom terrible à dire. »
Le prédicateur inspiré psalmodiait encore : « L’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime. C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de la conscience ou à la casuistique des autres... »
Sans vous soucier nullement des représailles qui ne manqueront pas d’advenir, dans la même envolée lyrique, vous congédierez toute forme d’embrigadement, refuserez les mentors de tous bords, surtout en poésie, car « le poème n’est pas un moulin à passer de la canne à sucre ». Aussi avec quelle jubilation vous donnerez enfin son renvoi au maître ès lettres d’alors, Louis Aragon, le grand inquisiteur de la poésie nationale. Vous le traitez allègrement de « petit marquis aux talons rouges » ! Pouvoir enfin sortir de sa dictature, de son orthodoxie esthétique, en un mot, de l’emprise qu’il entend exercer sur votre création. Devenir enfin Aimé Césaire. » (Simonne Henry Valmore, Objet perdu)

L’apprentissage

Simonne a douze ans, et elle est envoûtée. Mais pas sous une emprise de gourou pernicieux, non, Aimé Césaire, ce proche, presque de la famille, et qu’elle n’aurait pu tutoyer (« vous étiez de ceux qui inspirent d’emblée une distance. Et ma sauvagerie native n’avait d’égale que la vôtre »), lui apprend pour toujours le désir de libération, l’autorisation à cette recherche, le refus de l’embrigadement. Elle en est à ce point, aujourd’hui, toujours à suivre le fil du vivant, du présent, de la parole du monde, mais à distance, à une place où l’amour serait possible car les flèches passeraient à côté, au-dessus. Cela s’appelle l’humour, l’ironie… et la tendresse. Là où la tendresse est possible, là où l’humain est épargné.

Un « arbre de Césaire » (Capture d’image d’une émission d’Antilles TV 2004)

Alors Simonne raconte l’histoire, son histoire, tissée avec celle d’Aimé Césaire qui se confond avec celle des Antilles, l’histoire du rapport des Antilles à la France, au monde, à la politique. Et surtout le rapport à la poésie qui, par la grâce de Césaire, et de Senghor aussi d’ailleurs, ou de Mahmoud Darwich, et d’autres, a rejoint son étymologie : une action. L’acte audacieux, bouillonnant et tranquille de devenir enfin…comme l’a réalisé Aimé Césaire… un individu qui ose… être. Etre seul, au moment de l’être, dans les deux sens du terme, et qui, peut, ainsi, se tourner vers un autre aussi seul, mais qui existe. Que Simonne écrira un jour ek-siste lorsqu’elle deviendra un peu lacanienne – mais pas trop, pour ne pas être embrigadée – mais je crois qu’elle sait que Lacan aussi était un poète… »

De la poésie d’Aimé Césaire, écrit Simonne, une femme dira : « On nous avait dit que sa poésie était difficile. Pas tant que cela, il suffit de prendre son temps ». Parole qui semble faire écho à la vôtre : « Le temps qui n’est pas autre chose que la lenteur de lire ». (SHV)

Un « arbre de Césaire » (Capture d’image d’une émission d’Antilles TV 2004)

Dans l’émission d’Antilles Télévision en 2004, dont j’ai tiré des extraits, Simonne-la-promeneuse (de Baudelaire, je suppose) fait l’éloge de la lenteur. Qui n’est pas de la paresse, mais qui est la seule façon de « voir »… Au bon rythme. Le temps de s’intéresser aux fleurs, et aux arbres, aux « Les Arbres de Césaire »… dont l’un est l’amandier d’Afrique, enterolobium cyclocarpum, au nom secret : « oreille-de-juif-oreille-de-nègre »…
Et puis, au lendemain de la disparition d’Aimé Césaire, toutes sortes de gens qui ne l’avaient pas lu se sont précipité chez les libraires, pour que leurs enfants le lisent. « Nous, nous l’avons aimé, nous ne l’avons pas lu »
« Et si aimer et aimer lire, poursuit Simonne, c’était la même chose ? … Et moi de rester là, comme eux, avec eux, au plus près du sentiment de perte. Moi qui vous écris une lettre sans adresse postale, une lettre qui ne vous parviendra pas, contrairement à l’adage qui veut que toute lettre arrive à destination. Me trouvant à mon tour dans la place de l’inconsolée, je ne peux que vous réciter à voix basse votre poème éboulis. Il résonne, dira-t-on, à la manière d’un Requiem :

á vrai dire
j’ai le sentiment que j’ai perdu quelque chose :
une clef la clef
ou que je suis quelque chose de perdu
rejeté, forjeté
au juste par quels ancêtres ?

Un « arbre de Césaire » (Capture d’image d’une émission d’Antilles TV 2004)

Oui, Simonne raconte l’histoire, la grande Histoire, à la bonne distance, celle de la proximité respectueuse, faite de la passion transmise, d’un savoir vécu, d’une initiation à la Lettre, et d’un questionnement de l’esclavage si intelligent qu’il finit par s’universaliser – nous sommes tous des colonisés, des aliénés, l’enfant est un colonisé dès sa naissance, pris dans une histoire qui peut le soutenir, faire perfusion, ou bien l’étrangler… Comme Simonne le dit dans son interview : la richesse d’une culture peut être un trésor, mais peut être une aliénation. Très belles pages sur Frantz Fanon, bien sûr, qui fut l’élève d’Aimé Césaire, ce professeur « pas seulement pédagogue mais aussi poète, et acteur ». Il paraît que ce professeur pas comme les autres s’exprime à la première personne. Il dit « Je ». (SHV)

(A suivre)

Photo de Une : Simonne Henry Valmore

Retrouvez toutes les parties :
Chapitre 71 : Simonne Henry Valmore (Part I)
Chapitre 71 : Simonne Henry Valmore (Part III)
Chapitre 71 : Simonne Henry Valmore (Part IV)
Chapitre 71 : Simonne Henry Valmore (Part V)

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