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Fin de cet événement il y a 1 semaine - Date du 7 juillet 2018 au 4 novembre 2018

Agissantes en silence les "Inspirantes inspiratrices" s’expriment cet été au Musée Bonnard

Le musée Bonnard a choisi cet été de mettre en exergue la place parfois mystérieuse de ces femmes, dans tous les cas, exceptionnelles. Cette exposition intitulée Inspirantes inspiratrices, dont le fil conducteur est tissé par Marthe, Misia, Lola, Gala, Lydia, Lucy, Jeanne et bien d’autres s’inscrit dans l’espace-temps des années 1870 à 1960. Il s’agit de revisiter l’impact et la posture des femmes d’artistes dans l’oeuvre de leur mari ou de leur maître. Ainsi de Toulouse-Lautrec à Picasso en passant par Bonnard, Matisse, Chagall ou Dalí, un éclairage particulier sera porté sur ces femmes qui n’ont pas
fait que partager leur vie. Certaines furent leurs femmes ou leurs maîtresses et parfois simplement leurs modèles, mais toutes les ont marqués grâce à ce qui émane d’elles, à ce qu’elles pensent ou à ce qu’elles sont.

L’image de la muse ou de l’inspiratrice est une composante inévitable de l’aventure de la création.

Pierre Bonnard, Le Repos, Renée Monchaty collection Winter © photo Thiery Jacob

Elle constitue le terreau sur lequel se développe la passion, fatale, dévorante ou solaire. Mais de cette image incontournable, certains peintres comme Vincent Van Gogh, qui n’a jamais pu nouer de relation durable avec une femme, sont l’exemple même du déchirement. Il comprend l’historien Jules Michelet qui déclarait que «  la femme est une religion  », car il est lui-même habité par cette quête impossible, considérant que « les relations avec les femmes sont d’une grande importance pour l’art. »
On sait que cette présence auprès de tout artiste est une nécessité qui va au-delà de la simple représentation, qu’elle l’habite au point d’incarner, de prendre corps dans l’oeuvre, de la faire avancer, en tandem constant avec l’artiste.

Le couple Marthe et Pierre Bonnard est sans doute l’archétype de l’histoire parfois dramatique qui se joue entre peinture et vie intérieure, entre inspiratrice et création ; la muse est celle qui inspire des liens plus intenses, celle par qui l’artiste ne peut se détourner sans faillir sinon la remplacer.

« Toutes les femmes ne sont pas faites pour devenir femmes de peintres […]. »
Vincent Van Gogh, 1882

« Le charme d’une femme peut révéler beaucoup de choses à un artiste sur son art.  »
Pierre Bonnard, non daté

Peut-on imaginer Bonnard sans Marthe, Dali sans Gala, Picasso sans Marie-Thérèse, Dora, Jacqueline…, Renoir sans Gabrielle, Maurice Denis sans Marthe, Maillol sans Dina Vierny, Vuillard sans Misia ou Lucy Hessel, Matisse sans Lydia ou encore Giacometti sans Annette ?

Cette sélection d’une quarantaine de peintures et sculptures montre combien ces femmes sont agissantes dans l’ombre ou la lumière au point que l’oeuvre en porte la marque. Marthe Bonnard n’a-t-elle pas conforté la nature de Bonnard à travailler éloigné de Paris ou être sans cesse en mouvement ? Son approche de la peinture est incontestablement marquée par sa présence comme par son absence. Dalí, de son côté, affirme sur un ton mi-sérieux, mi-ironique que c’est Gala qui l’a fait exister. Picasso quant à lui, ne peut se passer de cette ponctuation féminine qui impacte sa vie et son oeuvre, à des degrés divers.
Ainsi, une quinzaine d’artistes dont les oeuvres proviennent de grandes collections françaises et étrangères, s’est montrée particulièrement sensible et inspirée par cet alter ego que ces femmes deviennent parfois. Le parcours s’inscrit sur la totalité des espaces d’exposition du musée et est réparti en trois univers propres à leurs époques.

NIVEAU 5- INSPIRANTES FIN DE SIÈCLE

James Tissot, Henri Fantin Latour, Paul Signac, Henri de Toulouse-Lautrec, Félix Vallotton, Édouard Vuillard, Henri Manguin, Maurice Denis, Auguste Renoir.

Henri de Toulouse-Lautrec, Femme rousse dans le jardin de M. Forest, 1889, Nahmad collection – Monaco © Nahmad collection

À la fin du XIXe siècle, les impressionnistes comme les post-impressionnistes et les nabis ont renouvelé leur regard sur la muse qui n’était alors qu’une figure abstraite issue de l’histoire antique et dont le rôle se limitait à une certaine passivité. Désormais son image s’émancipe de cette histoire alors que sa présence devient de plus en plus nécessaire et agissante dans l’oeuvre de l’artiste.
Elles sont épouses, compagnes, maîtresses, modèles de peintres. Dans l’intimité tendue et fragile qui unit le peintre à son sujet, le souvenir de ce qu’ils sont, leurs secrets et la mémoire de leur histoire se conjuguent pour donner naissance à l’oeuvre, la représentation de celle qui désormais vit sur la toile. Les peintres transmettent dans leurs postures, à travers leur regard, toutes les émotions et les idées qui les traversent. Elles représentent souvent à la fois la douceur (Denis, Jeunes filles qu’on dirait des anges) et l’incarnation d’une force et d’une liberté à travers l’expression d’une certaine
sensualité (Vuillard, La Nuque de Misia ; Vuillard, Lucy Hessel rêvant au bord de la mer). Toulouse-Lautrec de son côté n’avait pas une inspiratrice mais de nombreuses dont le point commun était leur chevelure rousse qui était pour le peintre le comble de la féminité, telle Carmen Gaudin avec Femme rousse dans le jardin de M. Forest.

NIVEAU 4 - D’OMBRE ET DE LUMIÈRE – LES BONNES FÉES

Henri Manguin, Henri Lebasque, Charles Camoin, Marc Chagall, Jules Pascin, Aristide Maillol, Édouard Vuillard

Marc Chagall, Les Amoureux en gris, vers 1916-1917 Paris, musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI

La muse, l’inspiratrice, est solidement liée au peintre, au sculpteur, par l’amour et la passion et parfois par les liens du sang comme chez Lebasque ; elle est celle par qui l’artiste cherche à percer les secrets de la peinture. Jeanne, Marthe, Nono, Lola, Dina ou Bella, par leur position de femme ou de modèle d’artiste, ont été celles qui ont soutenu dans l’ombre et parfois dans la lumière les hauts et bas de la création.

La puissance de leur personnalité « participe au déclenchement de l’inspiration poétique ou artistique autrement dit du désir ; le désir de créer et le désir au sens propre […]  » déclare la philosophe Vannina Micheli-Rechtman.

Souvent par-delà la mort, comme pour Chagall et Bella, Bonnard et Marthe, le souvenir de leur présence inaltérable ne s’efface jamais, se glissant toujours dans leur oeuvre en échappant à toute idée de représentation. Muses et inspiratrices permettent à l’artiste d’aller au-delà de lui-même, de chercher aux confins de la création des liens secrets qui se nouent entre eux, permettant ainsi à l’oeuvre de gagner une puissante aura. Leurs présences dotées d’une force mystérieuse imprègnent de toile en toile, de sculpture en sculpture, une atmosphère particulière, due à la puissance créatrice de l’artiste.

NIVEAU 3 - PASSIONS FATALES – ICÔNES INTEMPORELLES

Pablo Picasso, Pierre Bonnard, Henri Matisse, Alberto Giacometti

Pierre Bonnard, Nu dans le bain, ou Nu à la baignoire, 1937 Paris, musée d’Art moderne de la Ville de Paris © RMN/Agence Bulloz

Dans l’euphorie des années 20 et celles de l’après-guerre, les exemples sont nombreux et variés d’artistes vivant une ou plusieurs passions amoureuses dont les effets sont visibles dans leurs oeuvres. Artistes et muses deviennent alors des incontournables de la scène culturelle qui se joue en duos.
À la fois guide et « garde-fou » du génie des peintres, ces femmes eurent une influence décisive sur leur oeuvre en les hissant toujours plus haut. Par elles se formalisent des changements radicaux, naissent des périodes ou des styles. La muse moderne devient agissante. De Matisse, Picasso, Dalí
ou Bonnard, chacun a déclaré plus ou moins directement l’importance d’avoir une inspiratrice, une femme avec laquelle ils entretiennent une complicité au-delà même de la passion qui les unit. À commencer par Bonnard qui déclare que « le charme d’une femme peut révéler beaucoup de choses à un artiste sur son art. » Torturé entre sa passion pour Renée et son attachement
indéfectible à Marthe, sa peinture se nourrit de sa mélancolie pour donner naissance à ses Nus au bain, à l’espace dilaté, irradiant de lumière comme pour exorciser une absence trop pesante.

Pour Matisse, Lydia qui est le modèle essentiel de ses dernières années a déclaré à son sujet :
«  Quand Lydia Delectorskaya s’approche je suis guéri. » Elle entraîne le peintre dans un univers enchanté et l’ovale de son visage ou la profondeur de son regard font naître des oeuvres épurées ou au contraire d’une grande richesse chromatique (Portrait au manteau bleu).
De son côté, l’oeuvre de Picasso est visiblement marquée tout au long de sa vie par la présence successive de ses passions amoureuses qui habitaient tour à tour ses tableaux au point qu’à chacune correspond une période et qu’une image lui est associée ; Dora est l’éternelle femme qui pleure, alors que les rondeurs de Marie-Thérèse provoquent le renouveau de sa sculpture,
Françoise est la femme-fleur alors que Jacqueline est celle aux mains croisées. Au-delà même de ces représentations, son travail évolue sur une trajectoire que seul le peintre a décidé.
Dali ira encore plus loin quand il évoque sa dette à sa femme Gala qui est par sa personnalité aussi célèbre que lui : il avoue sans complexe que « c’est Gala qui m’a fait exister.  »
Il est certain que le rôle de l’inspiratrice en dehors du travail de l’artiste dans la solitude nécessaire de son atelier, est bien plus prégnant qu’il n’y paraît.

La source de l’inspiration quelle qu’elle soit est un marqueur de l’oeuvre, la tension par laquelle naissent les chefs-d’oeuvre.

Henri Lebasque, Nono à l’aquarelle (détail), collection particulière, Courtesy galerie Pentcheff

Photo de Une : Édouard Vuillard, La Nuque de Misia, 1897-1899
Collection particulière – droits réservés

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