| Retour

Fin de cet événement 6 février - Date du 12 janvier 2022 au 6 février 2022

« Ouistreham », d’Emmanuel Carrère

« Ouistreham » est l’adaptation du livre de Florence Aubenas, journaliste (grand reporter au Monde), « Le quai de Ouistreham » (éd. de l’Olivier, 2010), un édifiant témoignage qu’elle écrivit après être partie pour Caen, en 2009, s’inscrire au chômage, sans révéler qu’elle était journaliste. A Pôle Emploi, la seule proposition faite est « agent de propreté » dans des entreprises. Elle accepte et en donne un récit tellement saisissant que Juliette Binoche n’eut de cesse que cette enquête soit adapté en film. Après avoir sollicité Emmanuel Carrère pour la mise en scène, elle en est l’interprète dans le rôle de Florence Aubenas, devenue Marianne Winckler, écrivain.

Cheveux teints en blond, Florence Aubenas a vécu de longs mois dans la peau d’une chômeuse, puis le quotidien d’une femme de ménage, courant d’un emploi à un autre pour additionner les heures en enchaînant des petits contrats. Avec une équipe, elle a récuré les toilettes sur les ferries reliant Ouistreham sur la côte normande à Portsmouth en Angleterre : le travail reconnu par les intérimaires comme le plus dur, à la fois fatigant et humiliant, avec des cadences infernales (4 minutes par chambre), des chariots trop lourds et l’attente sur le quai dans le froid des petits matins...

Les autres, autour de la « star », sont des actrices non professionnelles dans leur rôle de précaires, telles qu’elles entouraient la journaliste, lors de son enquête. Dans la représentation de leur travail, habituel pour certaines, leur naturel est permanent. Ces précaires - ce peuple d’êtres invisibles - sont étonnantes de justesse en se trouvant soudain placées dans la lumière. On les voit également solidaires dans leur infortune, s’entraidant s’il le faut, ou bien s’engueulant s’il y a lieu. L’authenticité est permanente et Juliette Binoche se fond parfaitement dans cette masse, elle joue à égalité avec les autres, humblement. Et l’alchimie prend.

L’usurpation d’identité, l’imposture même, n’est pas traitée dans le livre qui s’attache uniquement à l’enquête sur les « travailleuses ». Mais ce sujet tient à coeur à l’auteur de « D’autres vies que la mienne » et de « L’adversaire » (sur l’affaire Romand), aussi n’a-t-il pu s’empêcher d’en parler dans son adaptation. Prise dans l’engrenage de sa fausse identité, Marianne dit, à la fin du film, son mensonge et sa véritable profession à Christèle (Hélène Lambert, remarquable), une jeune mère qui élève seule ses enfants et avec laquelle elle s’est plus particulièrement liée d’amitié. Avec un sentiment de trahison, la réaction est évidemment très hostile. D’autant qu’elle porte en elle une colère qu’elle extériorise à la moindre occasion.

En tant que réalisateur, l’écrivain Emmanuel Carrère a uniquement adapté un de ses romans en 2005 « La Moustache » et réalisé en Russie un passionnant documentaire « Retour à Kotelnictch », en 2003. Il ne pensait plus tourner de films, mais ce matériau documentaire l’a intéressé en le portant vers la fiction par la création du lien d’amitié entre Marianne et Christèle. Il reste cependant en prise avec la réalité par des effets documentaires.

Sur ce sujet social, sans atteindre la puissance de l’univers de Ken Loach, le film s’en rapproche par sa vérité. Il est aussi passionnant que le livre de Florence Aubenas : une réussite totale pour son adaptation et pour son interprétation émouvante.

Caroline Boudet-Lefort

Photo de Une : Copyright Christine Tamalet
Sortie en salle le 12 janvier 2022 / 1h 46min / Drame

Artiste(s)