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CHAPITRE 67 (PART V) : La « Madame » Jean-Jacques Laurent

Trente-cinq livres en forme de jam sessions
Cette exposition « Ponctuations » est une belle manière de faire le point sur ce qu’a vécu – et continuera certainement de vivre – une sorte de Collectif, car elle présente les 35 livres que Jean-Jacques Laurent a réalisés avec des écrivains, des poètes, c’est impressionnant. Et cela vaut la peine de citer ceux avec lesquels le peintre a joué comme des duos de jazz : parfois c’était lui qui lançait la proposition, parfois c’était l’autre, l’écrivain, le poète, mais toujours il s’agissait de répondre à des vagues de sens par d’autres vagues de sens (dans tous les sens du terme), afin que la mécanique ondulatoire persiste et signe, dans un long défilé où chacun se faisait ponctuation d’un Grand Livre. « L’homme dans le ventre de sa mère est un livre plié » dit le Talmud. Quant à cette Mère, ou Femme ( ?), qui les a tant fait parler, qu’ils ont appelée Madame (ma dame ?) il y a beaucoup à en dire, mais voyons déjà quels ont été les interlocuteurs de Jean-Jacques Laurent depuis 1993 ? Michel Butor, Raphaël Monticelli, Jean-François Téaldi, Frédéric Ballester, Alain Freixe, Leonardo Rosa, Bernard Noël, Alexandre Bourgoin, Jacques Simonelli, André de Richaud, Régine Lauro, Monique Marta…

« Ironie d’un sort » (1997)

Parce qu’il n’y avait pas que les livres… les livres n’étaient que les « dépôts » de la rencontre, la preuve. Mais ils s’écrivaient, ils s’ajustaient en permanence, c’est ce qu’ils disent, chacun étant cet autre qui les interpellait, les faisait écrire, et qu’ils faisaient écrire, avec l’idée que Jean-Jacques Laurent le peintre écrit aussi, et c’est visible lorsqu’il laisse, sur la toile, sur le papier, apparaître sa ligne, son trait, son trajet, sa méditation, son hésitation (c’est aussi le terme de Raphaël Monticelli pour lui-même, et c’est très important, comme si chaque signe était le fruit d’une décision au bord du vide, un irrésistible qui s’empare de la main, de l’esprit), et alors, de par cet entourage, de créateurs – au sein de ce laboratoire – on sent presque une obligation de réponse, au désir pressant de l’autre.

L’heure monte, l’heure tombe (Jean-Jacques Laurent/Alain Freixe 2012)

Ou alors cette nécessité de lire le texte – sacré, si je parle de la vie, du liber, partie vivante de l’arbre - à plusieurs. Comme on doit lire la Thora. Si Raphaël a pu souhaiter écrire sous forme de banderoles gardiennes du texte, des phylactères – peut-être ainsi fonde-t-il l’hypothèse de cette lecture à plusieurs … pour qu’il y ait contradiction. La vérité ne pouvant être que cet entre-deux, cette faille, pour que la leçon porte, que la « leçon » apporte la seule vérité : vie et mort. Leçon de Ténèbres. Dans le texte fondateur, Eve n’est pas sortie de la côte d’Adam, mais Awa, ou Ish, créée comme « une aide contre lui ». D’être adverse, cela l’aide à créer ses versets. Et c’est ainsi que cette Madame les asticote, les provoque, les empêche de dormir. Une Madame qui a tous les airs d’une figure préhistorique, aussi lisse parfois qu’aux Cyclades, juste une forme, une juste forme filandreuse comme on imagine les filaments de la première cellule après la fécondation, ou bien ceux des marais, choses effilochées qui ont pu se mettre à fermenter, à faire des bulles, à se reproduire, pour donner…nous.

« Madame » de Jean-Jacques Laurent, dans « Pas une semaine sans Madame »

Elle se reproduit, cette madame - macadam des premières décompositions de la forêt primordiale, ce qui me fait voir dans leur démarche, une déstructuration savante des langages - parce qu’elle est protéiforme, qu’elle palpite, vacille, se glisse dans des formes, se déforme, elle n’est que métamorphose permanente – impermanence – de ce qu’on appelle la vie, et que Lao Tseu appelle la mère des dix mille êtres. Jean-Jacques Laurent a su inventer la figure – qui échappe sans cesse – de l’incarnation, jamais achevée, jamais reconnaissable : ce moment fugace où « cela » prend forme et déjà est autre. D’où cela lui est-il venu ? Quelque chose résonne d’une indication dans un merveilleux dialogue entre Michel Butor et Jean-Jacques Laurent intitulé « Les Muses Tordues » et dédié à Gilbert Baud.

« Sous la peau d’un tableau » (2000)

Simplement la première phrase :
Jean-Jacques Laurent – Voici une photo de moi prises par André Villers il y a quarante ans, une autre il y a quelques jours. Il n’existe plus rien de la maison d’antan.

Et ensuite :
Michel Butor – Je connais fort peu de choses de vous, mais j’ai passé la nuit dernière avec au moins une de vos toiles. Il y en avait quelques autres dans un coin, mais je n’ai pas voulu être indiscret. Je ne les ai pas déplacées. Ce qui m’a frappé dans celle qui m’était montrée, et ce que je retrouve dans quelques autres, c’est le morceau de toile détache du châssis.

Jean-Jacques Laurent – J’ai travaillé là-dessus pendant un certain temps. Il y a eu aussi des toiles peintes à l’envers. Il y a eu toute une série qui s’appelait « Les passagers », avec toujours le coin replié en haut à gauche. (…) C’est comme un rideau qui se décale avec des pans qui tombent. (…) Et puis il y a les draps de lit que je prépare, mais en gardant toute la structure, les ourlets sur les côtés, les jours où il y en a.

MB - Celle avec laquelle j’ai dormi, dans des draps qui un jour seront peut être peints, je l’ai tout de suite nommée Don Quichotte, parce qu’elle figure une sorte de moulin à vent brisé, et que le grand personnage, avec son espèce de jupe métallisée comme une armure, fait penser au chevalier de la triste figure, et que l’autre, plus petit, plus rond, formé de matière beaucoup plus paysanne, fait un Sancho Pança très présentable. On sent qu’il y a chez vous une lutte contre des géants. C’est ce qui explique sans doute votre goût pour les très grands formats.

JJL
- Dans celle ci les personnages font presque deux mètres : grandeur nature ou un peu plus grands que nature. Je les ai ouverts en deux ; ils ont des intérieurs de fil, de papier goudronné ou de sable.

MB - La plupart sont des femmes. Elles ont des « avantages », comme on disait au XVIIIème siècle, fort importants. Qu’est ce que cette espèce de lance que tient celle ci ? Une sagaie de bambou, un lance flammes ? C’est une femme soldat en tout cas. Et ces oiseaux, sont ils de mauvais augure, ou le contraire ? Qu’est ce qu’ils vous apportent ces messagers, ces pigeons voyageurs qui remplacent la poste en temps de crise ?

JJL
– d’abord c’est le mouvement. Et le bruit. Je ne sais pas exactement quel bruit, mais c’est un bruit. Je pose la question aux autres. Je travaille pour obtenir une réponse, une autre voix, pour me connaître car je ne sais pas vraiment qui je suis, et aimerais le savoir un peu. Je cherche l’autre.

L’heure monte, l’heure tombe
Et puis il y a ce poème d’Alain Freixe en 2012, qui accompagne « Intermède IV » :

dans le temps suspendu
le silence fend le silence
la rage du soleil écrit
sur les feuilles une musique

l’heure monte

et flotte dans l’air
comme ce qui résiste à l’air

dans l’angle du jour
la lumière se perd dans la lumière
le vol obscur des abeilles
fait fumer les lavandes

l’heure tombe
et éclate sur les ardoises
du seuil

« Sous la peau d’un tableau » (2002)

Mais le nectar de cette vingtaine d’années de « répons », comme dans les cantates, jazz antique, me semble être ces deux livres édités chez l’Amourier : « Pas une semaine sans Madame » (avec collages de « madames » en noir et blanc de Jean-Jacques Laurent) et « Madame des villes, des champs et des forêts »… tous deux des échanges de « madames » entre Alain Freixe et Raphaël Monticelli, où il est dit qu’Alain Freixe a choisi le roman, et Raphaël Monticelli l’italique, et où l’on voit que Madame c’est tout, tout ce qui vit, bouge, voyage, est immobile, se cherche, nous permet de chercher… Si elle a été trouvée chez Rimbaud comme celle « qui se tenait debout dans la prairie » et « établit un piano dans les Alpes », et que cela aurait pu être la mère de Rimbaud, ne renvoie-t-elle pas, douce et terrible, proche et si étrangère, à cette « dame » première qui pour la première fois parla, mais entendue d’un lieu insensé d’où la poésie peut naître en tant que parole du mystère, je veux dire le sein maternel.

Madame pourra prendre tous les masques du labyrinthe érotique, ne sera-t-elle pas d’abord cette voix de la langue maternelle qui pousse à dire soi-même, qui pousse au faire, Madame comme tout et comme personne, le masque d’d’Ulysse… Madame comme un « x » du monde qui en est le ferment ? L’invocation de Madame qui permet l’écriture automatique propre à retrouver la multiplicité des « tableaux » du monde, toutes les mises en scène de la liberté de dire, Madame comme pré-texte, c’est-à-dire matrice du texte.

Ce texte « Pas une semaine sans madame », on peut l’ouvrir comme le I-Ching, tous les jours de la semaine, aujourd’hui, c’est : « Madame dans l’embrasure est toute l’embrasure. Mur et brèche. Moins le bleu, dont l’ami rappelle que pour certains il est la première des choses qui apparaît après rien. Et avant l’oiseau. Car après… » (Alain Freixe)

Et : Madame a dit force des voiles elle le dit et l’horizon se plisse et sur lui-même se replie dans l’involucre des grands pans de ciel ; elle s’enveloppe et se tient ainsi, au bord du monde, comme mue par une éternité. (Raphaël Monticelli)
Ne pas se priver de ces talismans…

« Un bruit étrange n°8 » (1993)

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