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Desolations en Alaska

CHRONIQUE LITTERAIRE : Desolations en Alaska

Décidément , l’Alaska est à l’honneur ces temps-ci . « Into the Wild » de Sean Penn, au cinéma, « Sukkwan Island » de David Vann, l’année dernière avec le prix Médicis du roman étranger….

Ah mais ! C’est le même David Vann qui revient avec « Désolations » - qui dans son édition originale s’appelle « Caribou Island » ( disponible en Penguin à quartier latin)

Une histoire d’île à nouveau ? Et en Alaska, encore ? David Vann ne saurait-il déjà plus se renouveler ?

Que nenni. Ce roman se place en Alaska comme un roman français a tendance à se placer en France. Le lieu lui donne sans doute cette sombre mélancolie que fait imaginer l’aurore boréale, les journées courtes, la menace de prise des glaces. Il y a de tout cela dans ce roman, mais le principal est ailleurs.

Un couple à la dérive, un projet plus ou moins déjanté de cabane à construire , vu par l’homme comme une œuvre bizarrement salvatrice, par l’épouse comme une épreuve supplémentaire à vivre, et à peut-être ne pas surmonter.

Il y a du désespoir chez ces deux-là, et l’absurde proposition de faire face à leurs désenchantements par une espèce de « reconstruction » prise au sens physique du terme nous place quelque part là où commençait « Sukkwann Island ». On peut presque prendre « Désolations » comme un « prequel » de l’autre… à part que bien sûr les personnages ne sont pas les mêmes dans leur chair. Dans l’esprit, pourtant…

Mais il n’y a pas ces deux-là qui se cherchent douloureusement. Il y a aussi leur fils, leur fille. Chacun avec des destins amoureux ( oserait-on dire ?) différents.

Ces vies se croisent, se rencontrent rarement pourtant. Il y a des ruptures silencieuses, ce roman en est plein. Il y a des conversations de sourds, des tâtonnements désespérés.

Ce roman n’est pas gai. Ce livre n’est pas une galéjade. Moins dur que Sukkwan, Caribou plonge pourtant bien plus profondément dans l’étude de nos âmes, de nos peurs et espérances. La quête est insensiblement inscrite à chaque page… mais l’écriture de Vann est si légère qu’elle efface largement le dramatique du propos. Et on se sent avide de poursuivre, de suivre ces destins ébréchés, d’en savoir le dénouement qu’on n’ose imaginer.

C’est à la manière d’un thriller dont les tenants et aboutissants n’on à voir qu’avec la violence des sentiments, ou plutôt de leur absence. D’un autisme émotionnel impalpable, inéluctable, incompréhensible.

Mais dans ces circonstances si exotiques, nous reconnaissons du quotidien si tristement quotidien. Cet Alaska-là nous est si proche, évoque tant de vécu, que nous ne pouvons pas l’évacuer par quelque bannissement géographique.

De la grande littérature de notre temps.
S’il y avait un Goncourt étranger, ce serait celui-là !

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