| Retour

ARTISTE : Niki de Saint Phalle : Madame Rêve ! - Reportage réalisé par Olivier Marro pour Art Côte d’Azur

Ses Nanas ont fait le tour du monde. Entre avant-garde françaises
et américaines, Niki de Saint-Phalle, consacra sa vie à bâtir son
étrange univers fait de monstres qui n’ont rien d’inhumain…

Niki de Saint Phalle et Jean-Pierre Raynaud en 1993 à Vence © Frédéric Altmann

Le 29 octobre 1930 nait Catherine Marie-Agnès Fal
de Saint Phalle à Neuilly-sur-Seine, un an après que
le krach de Wall Street ait ruiné son père banquier.
Alternant son enfance entre la France et les Etats-Unis, Niki
débute sa carrière comme mannequin et comédienne. Elle
commence à peindre en 1952 mais c’est en 1961 qu’elle se
révèle en faisant saigner la peinture lors de ses « tirs ». Une
performance durant laquelle l’artiste tirent à la carabine
sur des poches de couleurs qui en éclatant éclaboussent
les formes en plâtres dans lesquelles elles sont nichées. Se
rapprochant d’abord des Nouveau Réalistes, Niki trouvera
sa voie en rencontrant Jean Tinguely. C’est avec cet artiste
suisse qui veut libérer les machines de leur utilité qu’elle
accouchera, de sculptures à la gloire de la féminité dont
certaines ont intégré le MAMAC. En 2001, Totems, Dragons
et Nanas girondes, chamarrées envahiront Nice, du Musée
d’art Moderne à la promenade des anglais suite à la donation
que fit l’artiste à la ville, un an avant sa disparition.
Un retour aux sources, car c’est à Nice que Niki de Saint
Phalle séjourna en 1953 suite à une grave crise nerveuse
et qu’elle décida de se consacrer à l’art.

La mariée sous l’arbre, Niki Charity Art Foundation

Ronde de Nanas

Avec ses premières Nanas à base de laine et de tissus, Niki
de Saint Phalle plante en 1965 la première graine. L’année
suivante, elle réalise une Nana monumentale (28 m de long,
9 m de large et 6 m de haut) inspirée de la déesse de la fécondité.
Prémices d’une récolte future ? « Hon » créée avec
Tinguely, est installé au Moderna Museet de Stockholm où
le public se presse entre ses jambes pour pénétrer dans
cette sculpture habitable qui abrite entre autre un cinéma,
et un mini bar dans son sein droit. En 1967, le couple récidive
et créé à la demande de l’état français « Le paradis fantastique
 » pour son pavillon de l’expo’ 67 à Montréal. L’ensemble
de 13 sculptures gagnera Central Park, avant d’être
installé définitivement à Stockholm. Parallèlement la famille
des Nanas s’agrandît. La première en polyester prend le
pouvoir à l’aube de Mai 68 alors que Nikki fait l’objet d’une
première rétrospective à Amsterdam. Elle n’a que 37 ans.

Bonnie & Clyde

Il aura fallut 5 ans à Niki et Jean qui se sont rencontré à Paris
en 1955, pour tomber amoureux et se décider à vivre
et à créer ensemble. Malgré une liaison tumultueuse, ils
finissent par s’unir officiellement en 1971 donnant naissance
en 1972 à… un « Golem ». Une immense sculpture
pour enfants, commandée par la ville de Jérusalem. Un
mastodonte dont les trois langues/toboggans représente
les trois religions. Durant quarante ans, au fil de leurs aventures,
de leurs voyages, le couple n’a pas fait d’enfants,
mais des sculptures, monumentales. Des créatures polychromiques
inspirées des arts premiers, des légendes de
l’enfance, "pour rendre les gens heureux", disait Niki. D’infernales
machines, aussi absurdes que fascinantes pour
Jean, l’architecte de la liberté. Les deux artistes se nourrissant
de leurs pulsions créatives. Les jeux de l’amour et de
l’esprit se mêlant ce chassé-croisé esthétique. « Les Bonnie
& Clyde de l’art contemporain », c’est ainsi qu’on les surnomme,
vivent à cent à l’heure. Niki est toujours dans un
état d’exaltation, Tinguely dans sa mécanique du rêve. De
cette stimulation croisée naitront bon nombre d’oeuvres
dont le « Cyclop » à Milly-la-Forêt, que financera Niki grâce
à la vente de ses oeuvres, la « Fontaine Igor Stravinsky »
à Paris et la plus remarquable à la fin des années 70.

Le Diable, 1985 Donation de l’artiste, Collection MAMAC Niki Charity Art Foundation

Le Jardin des Tarots

Le rêve de toute une vie, Niki de Saint-Phalle en fera une
réalité entre 1979 et 1998, moment de l’ouverture du jardin
des Tarots.
L’artiste a longtemps hésité sur le choix de l’endroit pour
élever son grand oeuvre. Elle veut l’isoler en pleine nature
et à l’abri du vandalisme. Alors qu’elle est convalescence
en 1975 en Suisse, sa vieille amie Marella Caracciolo, lui
propose d’en parler à ses frères qui ont une grande propriété
en Toscane. Quelques mois plus tard, Niki débarque
à Capalbio ses maquettes sous le bras. Les dés sont jetés.
Les cartes sont tirées. A la tête d’une équipe d’artisans,
d’artistes et de jardiniers, Niki bâtira sur ce domaine
d’un demi hectare, vingt-deux sculptures monumentales
à l’image des arcanes du tarot divinatoire : la Papesse,
le Magicien, la Fortune, l’Amoureux, le Fou, la Lune…
Certaines culminent à 15 mètres, toutes resplendissent
du verre coloré de Murano, de fragments de céramique,
d’éclats de miroir… Sa génitrice résidera même une dizaine
d’années sur le site, s’installant dans le ventre de
l’Impératrice puis dans un atelier/chambre construit par
Jean Tinguely en 1988, sous le Sphinx. Revendiquant l’esprit
de Gaudi, du facteur Cheval, Niki invente durant ces
20 années dans ce jardin laboratoire des solutions esthétiques
innovantes, afin que nature et sculpture ne fasse
qu’un. Elle financera ce projet hors-norme en parfaite autonomie,
acceptant de donner son nom à une ligne de
parfum. Jean l’épaulera jusqu’à son dernier souffle avant
qu’elle même ne s’éteigne en 2002 à San Diego, laissant
le jardin inachevé. A l’inverse de l’écrivain HP Lovecraft
qui fit surgir de nos profondeurs des monstres exterminateurs,
Niki a fait éclore de cette terre nourricière des
monstres de douceur.

Le Jardin des Tarots de Toscane, Niki Charity Art Foundation

Le Jardin des Tarots n’a rien d’un musée à ciel ouvert, c’est
un espace conçu pour la déambulation, la découverte,
l’enchantement. Niki a laissé la clé, mais pas de guide, ni
de parcours imposé. Il existe autant de lectures du lieu que
de visiteurs. Tel un tirage du tarot, c’est l’ordonnance des
cartes qui définit l’interprétation du site. L’artiste l’a bâti
ainsi laissant le promeneur libre de découvrir son arcane,
de lire dans son jeu au travers de ses chimères. « J’ai rêvé
de Nanas multicolores et géantes, qui pourraient prendre
place à l’extérieur, au milieu d’un parc ou d’une place. Je
voulais qu’elles prennent le pouvoir sur le monde. » En ce
jardin, le temps a finit par lui rendre ses rêves.

Artiste(s)