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FEUILLETON : Et si l’Ecole de Nice nous était contée ? - CHAPITRE 6 : QUESTIONS DE L’ORIGINE - Par France Delville pour Art Côte d’Azur

Si l’exposition « Ecole de Nice ? » (avec le point d’interrogation qu’avait voulu y mettre Pierre Restany dans sa préface au catalogue) de mars 1967 à la Galerie Alexandre de la Salle, Place Godeau (Vence), nouait, sur la proposition de Robert Malaval, des éléments épars, les éléments épars en question étaient des individus, Alocco, Arman, Arnal, Ben, César, Chubac, Farhi, Gette, Gilli, Klein, Malaval, Annie Martin, Venet, Verdet, Viallat, dont la « carrière » avait pour certains déjà commencé, mais tout autant trois mouvances principales : Nouveau Réalisme, Fluxus, Support-Surface. Dix ans plus tard « Ecole de Nice ! » intègrerait le Groupe 70.

Dans cette chronique, le Fluxus niçois a été récemment évoqué en la personne de Ben et Serge III, nous poursuivrons avec Robert Erébo, plus discret dans le panorama médiatique mais de première importance dans l’histoire de Fluxus, en témoigne le catalogue de l’exposition « A propos de Nice » du Centre Pompidou (1977) organisée par Ben.

Pour ce qui est de l’inaccessibilité de Robert Erébo, il y a quelques mois Pierre Chave me déclara qu’aujourd’hui Robert Erébo était un vagabond sans adresse ni téléphone, apparaissant de temps à autre pour exposer ou danser. Si dans la rétrospective « Cinquante ans de l’Ecole de Nice » au Musée Rétif (15 juin-18 décembre 2010), Alexandre de la Salle a choisi d’accrocher des collages de Robert Erébo de 1967, et toute la série de ses portraits d’artistes de l’Ecole de Nice peints entre 1971 et 1972, portraits de Verdet, Farhi, Arman, Raysse, Venet, Alocco, Malaval, Ben, Chubac, Gilli et César, il n’a su joindre leur auteur pour l’inviter au vernissage. : son auto-portrait dans la série des portraits, dans l’exposition « Le Paradoxe d’Alexandre » (1999) au CIAC sur l’invitation de Frédéric Altmann, (son directeur).

Bottez-leur le cul à cette bande de cons

Revue Ben Dieu, catalogue « A propos de Nice » Centre Pompidou 1977

Pour ce qui est de l’importance historique, c’est avec Robert Erébo qu’en 1962 Ben édite la revue « Ben Dieu », et qu’en 1963, Ben, Bozzi, Pontani, Dany Gobert et Annie fondent avec lui le Théâtre Total qu’ils vont déclarer à la Préfecture. De 1963 à 1965, Ben, Robert Bozzi et Robert Erébo font des pièces de rue sur la Promenade des Anglais, jouant surtout des compositions Fluxus de Brecht, Robert Watts et Georges Maciunas, mais aussi des créations personnelles. « On avait surtout peur de se faire ramasser par les flics », déclare Ben, qui réalise cette année-là son premier film de rue sur ces actions. En juillet 1963, sur invitation de Jacques Lepage, Ben, Maciunas, Erébo et Bozzi vont un soir à Coaraze donner un concert Fluxus. « Robert Laffont, debout, entonne la Marseillaise pour protester contre notre spectacle », témoigne Ben.

affiche du Festival que l’on trouve un peu partout, y compris sur la 2CV de Serge III

Le 27 juillet 1963 a lieu un Concert Fluxus à la terrasse du Provence pour le Fluxus Festival. En janvier 1964, à l’Artistique, un Concert Fluxus intitulé « Réalité » réunit Ben, Robert Bozzi, Robert Erébo, Pontani, Dany Gobert et Annie. « On gonfle une grande baudruche et on la donne au public qui joue avec. C’est la première fois que ça se fait en France » dit Ben. En juin, dans les « Les sept jours de la création », on trouve la poésie visuelle de Serge Oldenbourg cassant un sac plein de bouteilles, une balade en autobus chez l’Abbé Pierre, suivie d’une procession aux flambeaux et d’un concert de piano d’Erébo.

photo catalogue « A propos de Nice »

En juin 65, à l’Artistique, c’est le Concert Fluxus de Robert Erébo et Robert Bozzi intitulé : " Bottez-leur le cul à cette bande de cons", où Bozzi joue du piano en déclinant un discours de Mao scandé à la fin de chaque fin de phrase par « Vive, vive le président Mao », pendant qu’Erébo lave les pieds de Ben (ereb14, photo catalogue « A propos de Nice »). En août 1967, à l’occasion d’une émission de télévision (« 16 millions de jeunes »), happening à l’extérieur du magasin de Ben avec Erébo, Bozzi et Pietro Paoli.

photo catalogue « A propos de Nice »

EREBOZZISME

Fluxus à Nice, Z ’éditions

Dans « Fluxus à Nice » (Z’Editions), très bel ouvrage qui raconte comme son nom l’indique l’histoire de Fluxus à Nice (avec en tête l’annonce de la sortie d’un film vidéo de Denis Chollet consacré au Concert Fluxus à la GAC de mars 1988, joué par Jean Mas, Serge III, Ben et Renata, est publiée une lettre de Robert Bozzi (Paris, 1er mai 1989), où il dit : « Fluxus, c’était le mouvement le plus radical, la meilleure façon de ne pas crever d’un coup de soleil dans la maison de retraite (…) Il y a vingt ans ou plus j’ai inventé, avec la complicité de Franck Bianchéri (…) la biographie de Ion Guyhot, célèbre penseur albanais, précurseur de Dada, des surréalistes, des électro-acousticiens, des répétitifs, acteur de la révolution de 17 et de la libération de Tirana, auteurs d’ouvrages essentiels d’éthique et d’esthétique, créateur de l’école du détachement (je crois que ce texte a été publié dans le numéro 1 et unique de la revue « EREBOZZISME ». Emule de ce génial avant-gardiste universel, je garde depuis lors à peu près le silence et continue mon travail, désirant et découvrant, curieusement ».

Un « érébozzisme » qui fait écho à la démarche de Walter De Maria, né à Albany (Californie), grand drummer, auteur de « Meaningless work » que l’on traduit par « travail sans but », ce qui serait plutôt « dénué de sens, gratuit », et avec ces deux-là on est vraiment dans le « flux » originaire, celui de la rivière héraclitéénne, pour ne pas parler de Zénon d’Elée : exercices sur l’éternité qui peuvent induire l’éclat de rire du satori, un humour subversif. Dans son livre sur le Situationnisme, Laurent Chollet a placé Pierre Pinoncelli dans le chapitre « Marxisme tendance Groucho », avec photos des happenings à Nice du célèbre« happeninger ». Dans le Catalogue de l’exposition au Musée Rétif, Pinoncelli écrit que l’Ecole de Nice l’a « hébergé à ses débuts pour la performance ». Pour revenir à « Fluxus à Nice », Marcel Alocco y précise qu’en 1958 « Ben ouvre à Nice sa boutique Laboratoire 32 – devenue plus tard Galerie Ben doute de tout, et que ce sera le lieu central de Fluxus en France avec, entre 1965 et 1968, La Cédille qui sourit…Avec son théâtre Total Ben va désormais défendre, souvent dans des versions très personnelles, les positions de Fluxus. (…) Le programme du concert donné à l’Artistique (Nice) le 29 octobre 1966 mentionnerait tous les Fluxus niçois s’il n’y manquait Serge Oldenbourg (Serge III) qui, parti à Prague pour donner avec Ben et Milan Knizak une série de Concerts, fut « retenu » en Tchécoslovaquie pour d’autres « interprétations ». On y trouve Ben, Annie, Alocco, Bozzi, Erébo. Mais ils sont évidemment bien plus nombreux ceux qui, à Nice, ont été influencés ou ont tenté un jour une expérience dans le contexte des Manifestations Fluxus ».

Fluxus à la GAC, photo Frédéric Altmann

Son texte est illustré de photos du Concert Fluxus « La table » (16 mars 1966). Serge III témoigne aussi : « Robert Bozzi, Robert Erébo, Pierre Bonifacci, quelques autres et moi-même, qui travaillions à cette époque dans des troupes de théâtres d’avant-garde et de recherche, allions en quelques répétitions et deux représentations, lui faire perdre ce côté amateur, style Maciunas, pour en faire le spectacle percutant et enlevé qui allait faire la conquête de Paris en 1964, en attendant de faire le tour de la moitié de l’Europe ». Dans la même brochure, à propos de Serge III, Denis Chollet note que, même si en 1988, la rétrospective Fluxus à la GAC en est aux documents d’archives, le choc persiste, et plus bas il souhaite que les traces (de Serge III) puissent empoisonner les courtiers en Bourse, faire hésiter les marchands d’armes etc. !

Enfin « Fluxus à Nice » reproduit un dialogue entre Ben et Erébo au cours d’un « Pour ou contre » de 1974 :

dialogue entre Ben et Erébo

- Ben : D’après moi ton grand défaut Robert c’est de ne pas travailler par rapport à l’histoire de l’art.

- Erébo : Je me moque de l’histoire de l’art.

- Ben : Pourquoi ?

- Erébo : J’ai envie de me situer en marge volontairement. J’aime bien mélanger les styles, Marcel Duchamp et Albert Dürer.

- Ben : Est ce que cela n’est pas refaire une autre histoire de l’art ?

- Erébo : Non j’aime l’artiste qui fait ce qui l’amuse.

- Ben : Qu’entends tu par s’amuser ?

- Erébo : Se faire plaisir.

Ben : Mais on ne peut pas se faire plaisir à faire du déjà fait.

- Erébo : Le nouveau à tout prix n’est pas mon problème c’est le tien, pour moi le vécu est plus essentiel que le fabriqué.

- Ben : Donc tu abdiques au niveau d’une histoire de l’art qui serait une histoire des nouveaux différents.

- Erébo : Non je n’abdique pas puisque je suis différent et pas seulement dans mon œuvre dite artistique.

Il y a quelque chose de Fluxus en chacun de nous

Ben, par ailleurs a dit : « Je suis d’accord avec Erébo qui dit : moi je fais de la peinture mais je m’en fous ça me plaît ». Et aussi : « Si je pense que Fluxus est un état d’esprit, une attitude envers l’art, une façon de voir la vie, il y a quelque chose de Fluxus en chacun de nous : Bataillard, pour peindre en aveugle, Ben Vautier parce que je doute, Dreyfuss Charles, parce que… Duchamp Marcel pour tout et rien et pour ne pas avoir insisté et pour avoir dit qu’il n’était ni anti-art, ni non-art, mais a-art, Erébo Robert pour avoir joué la pièce : bottez-leur le cul à cette bande de cons… »

Dans l’album « Fluxus etc. » de la Silverman Collection, on trouve le programme du « Fluxus Festival of total art and comportment » (du 26 juillet 1963, Promenade des Anglais et Provence), organisé par George Maciunas : Robert Watts, George Maciunas, Dick Higgins, Ben Vautier, Tomas Schmitt, La Monte Young, et Erébo, avec son « work » intitulé : Cravate.

Et dans « Fluxus, the most radical and experimental art movement of the sixties » de Harry Ruhé, une double page est consacrée à Erébo, au verso c’est une lettre à Ben (coquilles respectées), reprise dans « Contribution au Fourre Tout n°2 (Ben, 1967) ».

page Erébo dans le livre de Ruhé

Titre « Composition musicale n°22, Robert Erébo » : Cher Benjamin. Cette lettre, faible exemple d’agressivité chronique psychosexuelle peut être, par quelques pseudo admirateurs d’André Gide, considérée comme un acte gratuit vu le personnage à qui elle s’adresse ; mais les êtres sains et normaux, ceux qui ignorent tout du personnage à qui elle s’adresse, savent qu’il s’agit de ma composition musicale numéro vingt deux ; nouvelle série commencée le premier juin mille ¬neuf cent soixante cinq. Je me suis mis à peindre régulièrement. Je fais des gouaches de petit format, huit centimètres sur douze ; des paysages, dans un style intermédiaire entre les Picasso de quarante six et Roy Lish¬tenstein ; plus proches des Picasso de quarante six que de Lishtenstein il me semble. Je peins très lentement, en accordant plus d’attention à mes gestes, à l’action de peindra qu’à ma peinture.

Lorsqu’au bout de quelques heures mon œuvre est achevée, je la contemple et l’aime beaucoup. Je suis persuadé d’avoir fait un chef-d’œuvre et me demande quel grand musée pourra l’acquérir. Je reste ainsi des heures, parfois plus longtemps encore que le temps que j’ai mis à la peindre, en extase il n’y a pas d’autre mot. Le lendemain, je n’y attache plus la moindre importance et me sers du verso pour inscrire les courses que j’ai à faire, j’ai une très mauvaise mémoire pour ce genre de chose. Arrivé chez l’épicier, nous causons politique et ethnologie et si je n’avais pas ma liste d’achats, j’oublierai sûrement la plupart des choses. Je t’enverrai d’ici quelques jours un texte dactylographié pour « TOUT ». J’en ai déjà écrit plusieurs et hésite sur le choix de celui qui se¬rait le plus adapté à ton torchon ; par adapté j’entends le plus opposé, le plus contraire idéologiquement et esthétiquement à ce qui se déchiffre dans ton torchon ; quant au torchon, tu sais que c’est le terme sous lequel je désigne ta revue, celui de poubelle prêtant à confusion avec le sieur Arman.
Une description détaillée de mes pièces ou même d’une seule de mes pièces récentes exigerait beaucoup plus de dix pages dactylographiées de petit format et je refuse catégoriquement de faire publier mes anciennes pièces. Cependant, puisque je daigne paraître dans « FLUXUS » je vais leur faire l’honneur d’écrire une pièce musicale spécialement conçue pour eux : « MONOLOGUE POUR WASHINGTON ». Tu sais que je déteste faire des concessions et te préviens que cette pièce sera assez corrosive. Il est évident qu’elle ne saurait t’engager ; j’ai seulement peur que si c’est toi qui en fais la traduction que tu sautes certaines séquences ou modifies le rythme des phrases. Ne pourrais-tu pas leur faire parvenir la partition en version originale c’est à dire en français ? En attendant je t’envoie mes amitiés ainsi qu’à ta charmante épouse et à Eve Cunégonde, ta meilleure création à ce jour. Le Grand Yule d’Occitanie : Ondriyew Veron, vivant actuellement à Frassine sous le pseudonyme de Robert Erébo. Signé : Ondriyew Veron
Post Scriptum : Il est vraiment innocent ce cher Benjamin. Il me demande de lui communiquer le texte intégral d’ « ÉLABORATION D’UN PLAN EN VUE (*) D’UNE RÉVISION GÉNÉRALE DES THÉORIES ARTISTIQUES » que j’ai conçue en collaboration avec Notre Bien Aimé Président pour la publier dans son torchon sous sa signature ; c’est insultant. Tu comprends bien que je ne vais pas me donner la peine de lui répondre, je ne veux pas être grossier. (*) Le 27 Avril 1965.

Et donc avant même l’exposition « Les Paravents » d’août 1971 organisée par Ben à la Galerie Alexandre de la Salle, avec Erébo, Filliou, Brecht, Serge III, Flexner, Takako parmi les Nicois (dont John Gibson a dit « c’est la meilleure exposition que j’ai vue cette année-là »), Alexandre de la Salle s’était déjà intéressé aux collages de Robert Erébo, et, plus tard à sa série de portraits d’artistes de l’Ecole de Nice. Le « catalogue » de l’exposition était une enveloppe contenant 23 cartes postales entre autres de Boltanski, Ben, Dietman, Le Gac, Érébo, Serge III, Brecht, Filliou, Flexner, Spoerri…Celle d’Erébo dit : « LA PUTAIN. (Signature d’Erebo) (Erébo) expose, pour vendre ses salades. UN PARAVENT de Mensonges dans le but de se faire récupérer. Relié au graffiti qui est peut-être « Elle » : ex : Je suis SEXUELLEMENT impuissant.

carte postale d’Erébo

En dehors de sa carte « je peut tout me permettre Ben » (sic) Ben a une carte de présentation : « Au départ l’idée des paravents était de donner à chaque participant un petit musée de 6 murs (panneaux) pour une rétrospective de ses idées etc.

Performas

Alors Jean Mas (Jean MASSA) a été mêlé à tout cela dès le début, et l’on peut admirer la manière dont, tout comme Serge III d’ailleurs, il a élaboré un style personnel, unique, un art consommé de la « Performas » qu’il va décliner aujourd’hui sur toute la planète. Il faut lire « Performas, 40 ans d’art d’attitude » d’Alain Amiel, qui répertorie tout le parcours de Jean (aux Editions Ovadia), car c’est un livre passionnant, excitant… « Jean Mas, ami de Ben et de Serge III, raconte l’auteur, est directement en prise avec le mouvement sans aucun passé de plasticien, il entre directement dans l’art par Fluxus. Présenté par Ben en 1963 (ereb100, photo prise dans « Performas » d’Alain Amiel), Jean Mas raconte : « Par curiosité, intrigué par ce personnage, dès 1963, je m’intéresse à Ben et à ceux qui fréquentaient sa boutique : Alocco, Biga, Flexner, Serge...

Dès mon retour de l’armée fin 1966, début 1967, j’y allais régulièrement trois fois par semaine, à la fermeture du magasin. Les discussions se tenaient ensuite au bistrot. Premier pas fortuit sur la scène artistique au Théâtre de l’Artistique où pour un concert Fluxus, Ben avait pris des amis proches et en tant qu’œuvre d’art, on était monté sur scène. Pour l’occasion a été fondée la troupe Art Total. Grosse pagaille où tout était possible, notion du tout possible ». Il avoue : En bref je me sentais bien avec : Fluxus et l’appel de la vie (l’Amor de Fluxus), Support-Surface et les textes théoriques. Je prenais mes distances avec tout ce qui renvoyait à la représentation et à la métaphore. L’art corporel m’a fait et me fait toujours chier, ainsi que l’art cinétique.
En 1969 Jean Mas accompagne Ben et Annie dans le transport d’un igloo dans la montagne, participe à des concerts Fluxus historiques, mais s’adonne à l’expression très pansémiotique d’une mythologie personnelle. Son thème principal, loin d’être exclusif, est la Cage à Mouches, dont il dit qu’elle est une réminiscence d’une pratique enfantine : « Quel écolier, avec un bouchon évidé et des épingles, n’a pas fabriqué de ces petites cellules ou enfermé les muscidés attrapés pendant la classe ? »

photo François Fernandez

Tout le monde n’en a pas fait une signature artistique, et le fait que l’ADN de la mouche soit proche de l’ADN humain n’est sûrement pas innocent, comme ne sont jamais innocentes les « Performas » où tant de choses savantes sont dites, dont le délire surréaliste masque les sources subtiles. Dans l’exposition « A propos de Nice » (Centre Pompidou, 1977) Jean Mas avait déjà sa juste place, et il s’est livré depuis à une infinité de manifestations hautes en couleur, ainsi la première tentative de mise sur orbite d’une cage réalisée en juillet 1979 chez Ben (Pour ou contre Mas), ou en 1991 à la Foire d’Art Jonction, « Attestation de regard », et « Les tas » en 1992 à la Fac de Lettres, et « Langue et feu » en 93.

« Pour ou contre » chez Ben, photo Frédéric Altmann

« Je commence par une distribution de bonbons acidulés à cause du picotement qu’il procure à cet endroit particulier, objet cadre de mon propos, vous avez compris qu’il s’agit de la langue, la langue est considérée comme une flamme, elle détruit comme elle purifie… », en janvier 1993 « Pansémiotique, Manifeste de la Scission », et en octobre 1993 « 20 ans de la Cage à Mouches » à la Galerie de la Salle, etc. etc. jusqu’au 4 octobre 2003, au CIAC, « Fin de Fluxus » par lui tout seul. Terence Den Hoed a écrit de lui : « Il y a évidemment un Mas plasticien, mais si l’objet est aussi un poème, il se prête à toutes sortes d’approches métalinguistiques, c’est-à-dire de discours à propos d’autres discours, c’est là qu’intervient le Mas théoricien, théoricien fantasque, qui détourne le savoir comme il détourne ses cages… ».

A l’automne 1993 Alexandre offrit à Jean Mas sa galerie de Saint-Paul pour célébrer les « 20 ans de la Cage à Mouches », ce qui fit dire à celui-ci en 1999 : « Parmi les rares lieux qui rassemblent et dynamisent les artistes, la galerie Alexandre de la Salle a joué ce rôle. Générant ainsi un champ de conscience de nature à structurer la création, elle a participé activement au rayonnement artistique de notre région. Prendre parti, défendre, s’exposer en exposant, c’est faire le Choix en affichant une ligne de conduite. C’est dans la durée entre autres celle de l’Ecole de Nice ! Il me fallait une galerie convenable, assez grande, propre : je voulais qu’on puisse m’écouter, me questionner, me suspecter. Je faisais des cages à mouches, et lui de l’ART, nous devions dans ce jeu prendre place ». Ce à quoi Alexandre de la Salle répondit : « Diable, vingt années de Cages à Mouches, de ce piège à rien, par un vaut rien, qui les vaut tous, comme disait le grand homme, et qui, de les prendre, les perdait aussitôt, puisque mouches elles se voulaient bien sûr, fines... Et les Ombres ! Volées au hasard, de passages, de passades, où les frôlements de pieds sur le bitume chaud avaient des relents de confessionnal sulfureux. Et puis, « Fermez moi doucement », comme si cette invite à plus de tenue, à plus de retenue, en leur indicible envers, évoquait à la fois la solennité d’un insolite moucharabieh, ou la lanterne d’anciennes « maisons agonisantes ». Et comment oublier les interventions de Jean à la Fac, devant un parterre aux anges de freudiens, lacaniens, morts de rire par cette langue soumise à la question de l’être bien sûr tour à tour furibonde ou incantée... Avec Jean Mas, j’en ai vu et entendu bien d’autres, et, sur des mots clopin clopant, je le salue amicalement, pour qu’il remette sa casquette à ... l’endroit ! Vers l’avant...

un « p »

Car tu ne seras jamais un errant toi qui as fait souche dans les mots. J’avais moi-même, entre autres, fait un sort au « P » de Jean Mas, l’une de ses nombreuses signatures, et sous le titre : « Excusez-moi du peu ! » : « Ce n’est pas que small soit beautiful c’est que fall est au principe, c’est ainsi que folle devient parfois la représentation du monde, et surtout la douleur qui en découle, qui en coule car fall dit la cascade du taoïste, et rien dit Jean Mas avec ses cages à mouches, et demande intransitive sur le fond de la grotte dit il aussi avec ses ombres, demande et réponses inversées, et qui, d’ailleurs, c’est pire, versent dans le rien, le peuffff..

A peu près, près du peu il nous met, nous mène, dans les banlieues du p, de papa, pas pas, pas du tout, pas à pas vers tout mais rien, tous mes riens, mes peu(rs) de l’errance... « Small is beautiful » de E.F. Schumacher/Une société à la mesure de l’homme », nous offrait un extrait de Kierkegaard : « Comme on enfonce son doigt dans la terre pour reconnaître le pays où l’on est, de même je tâte le monde : il n’a odeur de rien. Où suis je ? Qu’est ce que cela veut dire : le monde ? Que signifie ce mot ? A quel titre suis je intéressé dans cette entreprise qu’on appelle la réalité ? Pourquoi faut il que j’y sois intéressé ? Où est le directeur, que je lui fasse une observation ? A qui dois je adresser ma plainte ? » Et : « L’idolâtrie du gigantisme est peut être l’une des cause de la technologie moderne, entre autres un système de transports et de communications très perfectionné qui possède un effet extrêmement puissant : celui de couper les hommes de leurs attaches, de les transformer en errants... » Introduction au discours sur le peu de réalité disait Breton. Mas développe. Il récupère le résidu de l’image, c’est à dire la lettre. Et réintroduit l’image dans la lettre. C’est son introduction à lui, qui glisse sans cesse un paquet de dynamite dans le tissu des représentations, c’est sa plastique à lui. Dans le p de l’enfant (peu, deu, feu, jeu, keu, leu, neu, veu…déclinaison des premiers vagissements de la parole selon le terme du plus surréaliste des psychiatres, Jacques Lacan…) revient le monde en décollages…Technique limite, le collage, dont il est dit aussi (par le poète Petr Kral) qu’il a une valeur démystifiante et critique. »

Photo Frédéric Altmann
bulles

C’est que Jean Mas est là comme l’empêcheur de tourner en rond, lui qui sait si bien le faire de manière provocante, c’est-à-dire à la manière de Raymond Devos, tous les arcanes du cercle vicieux de la parole, et quand je dis « parole » c’est bien sûr pour dire qu’ils ne sont jamais dans la platitude du langage. Comme les enfants, qui vont, on le sait, droit au but : ainsi de cette séance de bulles de savon (1981), Nice : Projet : faire fonctionner dans le champ de l’art cette pratique enfantine, ou l’art de buller.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Des bulles !
A) force de buller, besoin de matérialiser dans le champ artistique l’esprit de la bulle de savon
B ) Le fait de ne rien faire, de buller, quand on fait une bulle de savon, nous savons la bulle, savoir sur la bulle
C) Savoir bulle = savoir rien faire
D) Trace du rien
E) Eclatement pas mal, éclatement de la bulle financière

Pannes, paniques, pas-Nice

Mais derrière toutes ces histoires de Fou du Roi se cache un discours philosophique et politique des plus aigus, à bonne distance de tous les slogans inutiles. La violence du monde, Jean en fait son affaire avec une ironie socratique. Ce qui ne l’empêche pas de toujours vouloir construire la réputation et la puissance au sens deleuzien de cette Ecole de Nice dont il a fait pour lui-même un véhicule de contes de fées.

vernissage de « Cinquante ans de l’Ecole de Nice » au Musée Rétif, juin 2010, photo Instant fort

Cruel comme tous les contes de fées. Souvenons-nous des « Trois petits cochons » qu’il mit en scène à la Galerie Calibre 33 comme à la Faculté des Lettres dans un séminaire de psychanalyse : « Je me comporte comme si j’avais en face de moi un auditoire de jeunes étudiants et je leur raconte l’histoire des Trois petits cochons, le public adulte est assis, certains sont à même le sol. Le retour au réel s’effectue en détruisant le magnétophone qui diffuse le fond sonore musical de l’histoire ! » Jean Mas est l’un des piliers de l’Ecole de Nice, n’ayant jamais cédé sur une foi en elle qui mérite absolument qu’elle ait foi en lui, cette bonne fée un peu diabolique, c’est ce qui fait son charme. N’oublions pas qu’en 2007, au CUM, Jean Mas fonda le « Collège de Nice », en ces termes : Vous voici maintenant prédisposé à mieux saisir ce que je vous adresse, envoie, en voix en quelque sorte ! Prédisposé, ce pré de Francis Ponge, c’est bien le site où il va se passer quelque chose, prédisposer, disposer le pré, c’est ce que fait l’artiste. Aussi ce soir je fonde le collège de Nice. En témoigne le panneau à l’entrée ». Lui le « panneauteur », auteur de tant de pannes, paniques, pas-Nice : si, Nice ! Very nice, this man !

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