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CHAPITRE 57 (Part III) : Roger Gilbert-Lecomte

Suite de la chronique de France Delville...

Qu’est-ce que la création ?

L’exégèse de Michel Random n’est pas la même que celle de Daniel Cassini, qui, au nom de la psychanalyse, sonde davantage ce que Lacan a appelé le « désir », ce savoir primordial, codé, que la poésie vient décoder, comme « parole », au-delà du langage, mais Michel Random a raison d’interroger ce groupe sous l’optique de la « voyance », de « l’éveil ». Daumal est bien connu sur ce chapitre. De très beaux passages du colloque concernent également le peintre Sima, dont les œuvres illustrent le film de Georges et Daniel.

Capture d’image du film "Roger Gilbert-Lecomte, phrérange irrémédiable" de Georges Sammut et Daniel Cassini

Josef Sima en sismographe cosmique

Dans le Colloque de Reims, Marie-Hélène Popelard tient ces propos :
Le 10 octobre 1921, Sima s’installe à Paris. La rencontre avec Jakobson et Mukarovsky fut pour lui un événement capital en lui permettant de réfléchir à la fois sur la structure de l’œuvre plastique et sur l’analogie de la poésie et de la peinture. La méditation intérieure qui s’accompagne de la réflexion du poéticien se nourrit donc essentiellement de la méthode scientifique du Cercle linguistique de Prague. Mais le formalisme ne sut pas requérir le peintre très longtemps et ce qu’il retient surtout du linguiste tchèque, c’est l’exigence de ne jamais désolidariser la création poétique de l’interprétation de la création.
Qu’entend il par interprétation ? À part quelques rares écrits, c’est surtout une réflexion en acte sur la toile concernant la vérité des images (Double paysage) et le geste créateur, et qui choisit délibérément une expérience artistique de la réconciliation : entre ancrage et décalage, figuration et abstraction, rigueur et lyrisme, improvisation et réflexion, illumination sanjuaniste et expérimentation réfléchie.
Sima cherche dès 1925 des objets originels perdus. Les formes élémentaires qui habiteront sa peinture jusqu’à la fin sont donc bien davantage que des symboles affectés d’un coefficient d’arbitraire, d’humour ou de profondeur occulte : elles sont les signes de l’ordre du monde et transcendent le petit monde de nos rêves. Sima se voulait sismographe cosmique et non enregistreur de pensées secrètes. (Marie-Hélène Popelard, extrait)

Capture d’image du film "Roger Gilbert-Lecomte, phrérange irrémédiable" de Georges Sammut et Daniel Cassini

Qu’est-ce que la création ? (bis)

Toutes ces questions – la plupart de celles traversées par le Colloque de Reims - transpirent du film de Georges et Daniel sur Le Grand Jeu, et il faudrait un livre entier – l’écriront-ils ? – pour caresser toutes les perles expressives qu’ils sont allés chercher du côté de « l’ombilic des rêves ». Il serait ici trop long, même, de donner la liste exhaustive de toutes leurs productions, mais avant de passer à la série produite dans le séminaire de Psychanalyse AEFL, citons ce qui s’est passé au CIAC (Centre International d’Art Contemporain, Château de Carros), pour les « Samedis de Carros » organisés par l’Association des Amis du CIAC :
► Le samedi 16 novembre 2002, sur le thème « Qu’est-ce que la création », et autour de
l’exposition Bruno Mendonça « Bibliothèques éphémères », projection de deux films de Georges Sammut et Daniel Cassini :
« Mémoires d’ombres », sur la fondation de l’Internationale Situationniste
« Ivres du vin d’aimer » : Guy Debord raconté par une intime
►Le samedi 9 juillet 2005, autour de l’exposition « Brésil Brésils », projection du film de Georges Sammut et Daniel Cassini : « Traversée de Maldoror », sur Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont.
►Le samedi 24 mars 2007, autour de l’exposition « Beau comme un symptôme », conférence de Daniel Cassini intitulée « L’inconscient et le discours de Lautréamont », accompagnée d’une Performas de Jean Mas : « La parole qui ne partira pas en fumée »
►Le samedi 29 septembre 2007, projection du film « Errance » réalisé par Georges Sammut et Daniel Cassini, exercice poétique sur le symptôme choisi entre les cent soixante cinq proposés par le public durant l’exposition « Beau comme un symptôme », sur des textes d’Edmond Jabès.
Et pour en venir à la série des films présentés au sein du séminaire de l’AEFL, le premier concerne le cas Sergueï Pankejeff dit L’homme aux loups, film intitulé « Mon nom mon ombre sont des loups ». Et qui fut présenté à l’occasion des Journées de Psychanalyse de l’AEFL des 7 et 8 décembre 1996 ayant pour titre : « Les embarras des psychanalystes devant le cas de l’Homme aux Loups (les Actes des Journées étant paru dans le « Trimestre psychanalytique).
Dans son intervention, Daniel Cassini, associé pour l’occasion à Christine Dura-Tea, sonde comme il se doit l’espace d’enfance du « Wolfman » en reliant cet espace à celui d’autres héros éminents de la Culture, Hermann Hesse, Antonin Artaud, Yves Bonnefoy, Rilke… Enfance qui fut citée par Jacques Lacan comme faisant partie de ses « Antécédents », c’est-à-dire de ce qui l’a mis, lui, en mouvement : il s’agissait de l’enfance de Crevel rappelée dans « Le Clavecin de Diderot » édité en 1932 aux Editions Surréalistes, vigoureux pamphlet « sans lequel il eût manqué l’une de ses plus belles volutes au surréalisme » (André Breton), où René Crevel reprend, de Diderot, pour exprimer la multitude des possibilités humaines, l’image du clavecin sensible. Il multiplie les attaques contre tous ceux qui veulent que le clavecin n’ait rien à se rappeler, qu’il s’assourdisse, petit à petit, jusqu’à n’être qu’un de ces clavecins muets, dont se servent, pour leurs gammes, les virtuoses en voyage. (Michel Carassou).

Capture d’image du film "Roger Gilbert-Lecomte, phrérange irrémédiable" de Georges Sammut et Daniel Cassini

Born to be wild

C’est sous le titre « Born to be wild » que Daniel Cassini et Christine Dura-Tea évoquent donc ce mémorial d’une jouissance perdue :
Baroque, foisonnante, profuse, l’histoire de l’Homme aux loups se présente comme le mémorial d’une jouissance perdue, Born to be Wild, né pour être sauvage, telle pourrait être la bande sonore de ce scénario analytique à époques, illustré par le groupe Steppenwolf, en hommage au livre du même nom de Hermann Hesse et à son héros solitaire.
Freud accueille Pankejeff sur son divan alors que se développe la lutte théorique qui l’oppose à Jung et Alder et où il s’agit notamment de pointer la réalité des événements de la vie sexuelle infantile d’un sujet contre les réinterprétations des dissidents. Pour Freud, le jeune Russe apparaît tout d’abord comme Wolfmanne tombé du ciel.
Pris dans le désir de comprendre, de guérir, d’élaborer, Freud tire la cure sur le versant de la suggestion avec dans un premier temps les mêmes effets positifs que ceux qu’autorisent l’hypnose : « le malade donnait l’impression d’une lucidité accessible ordinairement dans la seule hypnose ». Par le forçage, voire le forceps que représente la fixation d’un terme à la cure de l’Homme aux loups, Freud ne permet pas que se produisent les désidentifications aliénantes avec les objets de la pulsion qui organisent la vie fantasmatique de l’Homme aux Loups et que soit renoncé à la jouissance. Cette jouissance, cette vie pulsionnelle indomptée qui fut celle de l’Homme aux Loups, nous pouvons en marquer l’irruption traumatique, inassimilable pour Serguei Pankejeff, lors de la scène originaire. Freud parle du chaos des traces d’impressions inconscientes, plus loin il évoque une impression à laquelle l’enfant ne peut pas réagir suffisamment, ailleurs encore il est question de l’enregistrement des perceptions d’un processus aussi compliqué.

Capture d’image du film "Roger Gilbert-Lecomte, phrérange irrémédiable" de Georges Sammut et Daniel Cassini


Lacan a fait de la jouissance l’une des dimensions majeures de l’expérience analytique et pose un réel originaire du sujet, antérieur à la symbolisation, à l’organisation subjective, qui renvoie à la Chose et qui est la jouissance elle-même. Dans le cas de Pankejeff, cette jouissance trouve à se chiffrer, c’est à dire à s’inscrire au niveau du ça, lors de la scène originaire à un an et demi. L’usage du ça se justifiant en ce que celui ci manifeste un mode d’écriture, l’inconscient pour sa part un mode langagier et de parole.
Dans Remarque sur le rapport de Daniel Lagache, Lacan évoque un grand ballon plein de billes comme au loto, où sont inscrits des chiffres ne signifiant rien en soi. Ce ballon, correspond au chaudron plein de stimuli bouillants du ça freudien, désigne précisément le lieu où la jouissance se chiffre. Ce n’est qu’au moment du tirage au sort, lorsque les billes forment une séquence, qu’un ordre s’instaure en déployant des éléments d’écriture apparus dans un désordre synchronique, dans une diachronie ordonnée par le signifiant.
Ainsi, le déchiffrage premier de la jouissance de Pankejeff intervient lors du rêve des loups à quatre ans et demi. A ce moment la Jouissance hiéroglyphée, maquillée, travestie, est prête à se charger de sens, attendant deutung, interprétation qui n’adviendra dans le cas de l’Homme aux loups, cet a-boli bibelot d’inanité SCOPIQUE – que bien des années plus tard. (Daniel Cassini, Christine Dura-Tea, extraits).

Capture d’image du film "Roger Gilbert-Lecomte, phrérange irrémédiable" de Georges Sammut et Daniel Cassini

(A suivre)

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