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Gilbert Perlein, Conservateur en chef du MAMAC de Nice : Un idéalisme bien conservé - Figure de l’art contemporain

Garder la trace, faire image, mettre en jeu l’essentiel … Gilbert Perlein est un intellectuel sans doute idéaliste qui sait aussi ce qu’il veut : construire un patrimoine solide d’œuvres et inscrire ce musée au rang des plus grandes structures internationales.

« La passion »

 : c’est le seul mot que choisit Gilbert Perlein pour définir son caractère. Paradoxal, chez cet homme du nord discret, qui n’aime pas parler de lui ni se mettre en avant ? Ou alors logique : une passion intérieure et d’autant plus brûlante, pour l’art, les artistes, ou bien pour sa mission ? Nul ne le sait et il n’en dira pas plus.

Gilbert Perlein
©JChDusanter

Gilbert Perlein accepte seulement de parler de sa famille, « des charpentiers de père en fils depuis la Révolution », à laquelle il voue une grande admiration : il a gardé des « souvenirs de l’atelier », en particulier des dessins posés par terre, à l’échelle, à partir desquels on construit un escalier ou une charpente. Ainsi que de l’émotion ressentie par tous à la naissance d’un « chef-d’œuvre » - par exemple un escalier tournant - et le côté festif de ce qui pouvait ressembler à un « vernissage ». Il se rappelle encore la « panoplie d’outils qui se transmet de père en fils, une centaine d’outils à main, marqués aux initiales de chacun, qui est comme un rite de passage à 18 ans, quand la main est formée ».
Sans aucun doute, Gilbert Perlein a été marqué tout jeune par ce « climat de compagnonnage » et en a gardé beaucoup de respect pour son père et ses frères - même s’il n’a pas suivi le même chemin.
Né à Hazebrouck dans le nord en 1949, il choisit les études littéraires et d’histoire de l’art. Mais sans suivre le cursus habituel du conservateur de musée, puisqu’il exerce un « premier métier » de diffuseur de vidéos dans un centre culturel de Roubaix-Tourcoing (les fameux « ciné-clubs » des années 70). A la suite de quoi il est « appelé pour créer le département audiovisuel » du Musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq. Un poste qui lui permet de réaliser plusieurs portraits d’artistes - des films produits et réalisés pour les Musées de France - dont le plus mémorable est celui du grand artiste allemand Josef Beuys.
Et de se découvrir une vocation de « metteur en scène d’expositions », en dialogue permanent avec les artistes : à son actif, une dizaine de projets, dont des installations vidéos avec l’artiste italien multimédia Fabrizio Plessi qui furent récompensées par un prix. Ce fut son premier commissariat d’exposition, avant d’être nommé Conservateur- adjoint de Pierre Chaigneau. Là, il découvre un peintre du nord méconnu, Eugène Leroy, et lui organise sa première grande expo à l’age de 70 ans (il exposera ensuite au Musée d’Art Moderne de Paris).

Gilbert Perlein dans une des salles d’exposition du MAMAC
©JChDusanter

En 1990, changement de cap : l’homme du nord se tourne vers le sud.

Outre qu’il suit Pierre Chaigneau en tant qu’adjoint, pour prendre avec lui la tête du tout nouveau Musée d’Art Moderne et Contemporain de Nice, il a également « envie d’une étape dans son évolution personnelle, pour aborder de nouveaux territoires ». Mais l’époque est sombre : on est en pleine affaire Médecin, l’inauguration du MAMAC est boudée par la presse et par Jack Lang, l’Etat se retire et Arman refuse d’en faire l’exposition inaugurale prévue …
Après quatre à cinq années ardues où il ne fut « pas facile de lancer le navire », Gilbert Perlein devient conservateur en titre en 1996 suite au départ de Chaigneau, à qui il tient à « rendre hommage ».
Désormais aux commandes du magnifique vaisseau de marbre et de métal signé Yves Bayard, il décide d’un premier acte fort : créer un événement autour d’Yves Klein pour fêter l’an 2000, comme « un deuxième lancement du musée ». Et qui mieux qu’Yves Klein pouvait créer une identité forte au musée, lui donner ses lettres de noblesse : un niçois, personnage majeur, aujourd’hui mondialement reconnu comme précurseur, et dont la cote équivaut à celle des artistes américains les plus chers. Pour ce faire, il se rapproche de la famille d’Yves Klein, en particulier de Daniel Moquay, le deuxième mari de Rotraut, qui « a fait un travail considérable, durant 25 ans, pour défendre l’œuvre d’Yves Klein dans le monde ».
Avec lui, il signe un contrat pour dix ans et prépare une grande exposition Klein pour l’an 2000, la première en France depuis 23 ans.

« Construire une programmation cohérente sur le long terme »

A côté de ce coup d’éclat, Gilbert Perlein le discret n’a eu de cesse de « construire une programmation cohérente » sur le long terme. Comme un chef de restaurant, il s’agit de « faire les bons dosages ». Repérer les mouvements artistiques importants pour Nice : d’abord les années 60, marquées par l’émergence du Nouveau Réalisme, seul mouvement qui tient la route face au Pop Art américain, car « sur les treize artistes du mouvement, plus de la moitié ont des liens avec Nice, comme Raymond Hains qui vécut 25 ans à Nice dans un hôtel de la rue Dalpozzo ou Niki de Saint Phalle qui avait sa résidence secondaire dans le Var (des « Nanas » habitables !) ou encore Rotella qui avait une maison sur le port de Nice …
Deuxième axe, la scène américaine de la même époque, le Pop Art, représenté par Jasper Jones, qui a travaillé avec Niki de Saint Phalle et Tinguely, Jim Dine, Tom Wesselmann, Robert Indiana (qui a fait au MAMAC sa seule expo personnelle en Europe) ou encore Robert Rauschenberg, « figure mythique » que Gilbert Perlein est fier d’avoir récemment exposé.
Enfin, troisième axe, la proximité de l’Italie et de son « Arte Povera » (Zorio, Calzolari, Pistoletto), mouvement né à Turin et l’on connaît les liens historiques entre Nice et la capitale du Piémont, comme le prouve la niçoise « route de Turin ».
Et si on lui reproche de ne pas assez s’intéresser aux artistes « locaux », il répond que tous ont eu un jour les honneurs du MAMAC : « Ben, Pagès, Venet, Gilli, Castellas, Fostner, Moya … tous ceux qui comptent ont été montrés ».
Sans esbroufe, Gilbert Perlein aime à raconter les « moments forts » qu’il a vécu à la tête du musée niçois : les donations d’œuvres faites par les artistes exposés. Et en particulier l’extraordinaire histoire de sa rencontre avec Niki de Saint Phalle dans sa résidence de San Diego en Californie : avec naturel et simplicité, elle a offert au MAMAC 170 oeuvres, l’équivalent en valeur du coût de la construction de musée, ce qui est « inouï dans la vie d’un conservateur et prouve l’adhésion des artistes ».
Sans oublier le plus important, les rencontres, le « dialogue long et construit avec les artistes », parfois une « proximité qui s’apprend, comme avec Jean-Pierre Raynaud », souvent un travail en étroite collaboration : « l’enjeu est du côté de la scénographie : donner toute sa place à l’œuvre plutôt que de faire des commentaires sur l’œuvre ». C’est ainsi que Gilbert Perlein a réalisé la mise en scène des oeuvres récentes de Jaume Plensa en accord parfait avec l’artiste, d’où cette exposition « habitée ». De même pour Rauschenberg, avec qui il fit « une visite de nuit de son expo (les oeuvres des 20 dernières années jamais montrées) : deux heures de pur bonheur », qui l’ont « payé au delà de tout ».
Conscient d’avoir la chance de posséder « un outil formidable » et un métier passionnant, il est heureux d’avoir prouvé que « le musée s’est bâti une colonne vertébrale solide, puisqu’il a désormais la capacité d’arrimer ces fortes personnalités ».
Et de défendre son « souci de cohérence scientifique » dans le but de donner un « point de repère fort sur la Côte, qui fait image ». Tout en gardant une vision à long terme : d’ores et déjà, le MAMAC se prépare à fêter en 2010, le 50ème anniversaire du Nouveau Réalisme.
Si Gilbert Perlein sait être un brin lyrique pour raconter « la part la plus sublime » de son travail -« donner à voir le meilleur, faire dialoguer, accoucher, recueillir le suc… »- il est par contre très difficile de le faire parler de ses goûts personnels - si ce n’est pour dire qu’ils sont en cohérence avec son métier.
Quant à ses loisirs, vous saurez seulement qu’il est en train de dessiner les plans de son futur loft, et qu’il « essaie de ne pas emmener trop souvent ses enfants dans les musées » !

Le statut du MAMAC

Vue depuis le parvis du MAMAC
©JChDusanter

Avec une moyenne de 155.000 visiteurs par an, le MAMAC est un musée populaire, et c’est quand même la « finalité première », que cette « rencontre avec le public ». Inauguré en 1990, après Beaubourg en 1977, puis Grenoble et Saint Etienne, construit sous les années Lang au titre de la régionalisation, le MAMAC est un musée municipal également estampillé « musée de France ». Une commission nationale a droit de regard sur le choix du conservateur, même s’il est nommé par le maire. L’Etat participe à l’achat des oeuvres à hauteur de 50%.

Plus d’informations sur le MAMAC : www.mamac-nice.org

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