FIGURE DE L’ART
prec suivSERGE III - Attention Art Méchant
En 1958 de la nouvelle bvague parisienne émerge "le beau Serge". A Nice d’une nouvelle scène artistique, un autre Serge, pour qui la vie ne fut pas un long fleuve tranquille mais une forme d’insoumission considérée comme un des beaux arts.
Reportage realisé par Olivier Marro pour Art Côte d’Azur

- Serge III, Z’éditions dans le catalogue réalisé à l’ocassion de l’exposition à la Galerie Christine Le Chanjour - 1er au 29 février 1991 © Z’éditions
Un poster géant montrant Serge III faisant du stop avec un piano signalera l’exposition estivale à l’Eco’Parc de Mougins. Un demi siècle plus tard personne n’a oublié Serge III mais le mystère plane encore sur une oeuvre singulière, sulfureuse. En 2010 fut proposée à la vente aux enchères de l’Ecole de Nice une série de photos représentant les corps meurtris de la Bande à Bonnot à la morgue. Le travail de la balle fut une des dernières exactions de Serge III. La première, qui mit le feu aux poudres, fut l’happening qu’il réalisa en jouant à la roulette russe (avec une arme chargée) lors d’un concert Fluxus. Entre-temps la carrière du frère de l’écrivaine Zoe Oldenbourg, troisième Serge d’une veille famille russe, fut aussi controversée que productive.

- Auto-stop avec un piano - 13 juin 1969, Cros de Cagnes
« Ma première rupture avec l’art classique des années 50-60 fut en février 1962. Bien avant que j’entende parler du Happening, j’ai proposé, pour 1 Franc, mon âme à Ben. Le but était de traiter avec dérision ce que d’autres prennent tellement au sérieux. C’était la première, mais non la dernière fois ». Force est de reconnaître que la vie de Serge Oldenbourg né en 1927 fut un happening qui dura 73 ans. La production subversive de l’artiste emprunta deux voies, la performance avec Fluxus et celle de la création d’oeuvres à forte teneur acide pour la morale, la religion, l’ordre établi. « Serge III ose des images très fortes où l’on ne sait qui l’emporte de la dérision ou de la gravité du propos » c’est ainsi qu’ouvrait Claude Fournet (Conservateur et Directeurs des Musées de Nice) le catalogue consacré à la rétrospective de l’artiste à Nice en 1988. « Avec Pinoncelli, ils furent certainement les deux plus radicaux dans leurs gestes » souligne aujourd’hui Eric Mangion, directeur du centre d’art de la Villa Arson dont l’exposition « le temps de l’action » fera une large place à cet héritier de DADA. Le caractère ambivalent et radical de Serge III posa bien des problèmes à ses contemporains, aux institutions comme parfois à ses amis. Et quand l’artiste performer fit la une des journaux ce ne fut pas celle de la presse spécialisée. « Un français échangé contre un espion Tchèque » titrait France-Soir le 29 décembre 1967. Serge III venait d’être libéré, suite à 14 mois de prison pour avoir collaborer à la désertion d’un soldat, après un concert Fluxus à Prague. En 1970 invité à l’exposition « Environs Il » à Tours, Serge III achète un pistolet à amorces. Il prévient les organisateurs et la presse, monte dans un bus, braque le chauffeur et lui ordonne de rejoindre la bibliothèque où se déroulait l’événement.

- Couverture "Journal de prison" Prague 1966-67 de Serge III - Oldenbourg édité par Frédéric Altmann
Mais la police l’intercepte. La même année, il peint avec les trois couleurs du drapeau français des ossements et des sabres pour célébrer le centenaire de la défaite de Sedan. Peu après, à La Rochelle, invité à exposer dans la rue, il accroche à des câbles, une croix de 2 m 50 de haut sur laquelle on peut lire : "le Christ revient de suite". La liste de ses gestes artistiques contrôlés (ou moins) serait longue. Mais si l’on redécouvre aujourd’hui Serge III c’est aussi grâce à une oeuvre de galerie qui fit une large place à la réflexion sur l’engagement créatif, en témoigne ses agressions d’identités ou son travail sur le contenu/contenant. Pour matérialiser ce concept, l’artiste réalisa au début des années 70 des moulages intérieurs d’armoires, bouteilles, bidon, paquets de cigarettes exposés pour Sigma 5 à Bordeaux en 1969, au Musée d’Art Naïf à Flayosc en 1973, à Porto en 1974 et au Centre Georges Pompidou en 1977 et plus tard à Nice.

- La Une du journal "France-Soir" du 29 déc. 1967
Au travers de ses performances, objets et peintures, Serge III a fouillé en profondeur, au deçà des interdits, là où d’autres artistes se firent sociologues, nos modes de pensée. L’oeuvre protéiforme de Serge III est un regard aigüe, posé sur les autres, sur l’art, un regard sur soi. Sans complaisance. « Un art méchant » ? Comme il titrait lui-même en 1974, avant de fabriquer des épées, fléaux, crocs, hache de bourreau puis de poser des barbelés sur d’innocentes victimes de l’art (Héros de BD, Pin up etc.). C’est peutêtre Ediglio Alvaro qui résume le mieux le trajet de cet artiste insoumis. « Serge III a su créer et assumer une telle variété de gestes et d’objets subversifs, il a tellement payé de sa vie, tellement souffert et tellement vécu qu’il reste sans conteste, un des grands prédateurs créateurs de l’art français et européen. »
Que reste-t-il de nos amours ?
Pour mieux cerner ce créateur complexe, entier, aussi vénéneux que généreux qui referma son parcours par une série baptisée « je t’aime » quelques proches et complices ont accepté d’ouvrir l’album de souvenirs.

- "Marilyn Monroe", poster collé sur bois et fil de fer barbelé, 1990 © François Fernandez
Ben Vautier Artiste Fluxus
Quand j’ai rencontré Serge Oldenbourg, il faisait du Théâtre traditionnel. Je l’ai embauché dans le théâtre total à Nice, il a joué avec moi à la gare du Sud en 1964 puis en 1966 à Paris pour Fluxus. Pendant le concert il est monté sur scène avec un revolver et a joué à la roulette russe, il avait mis une balle dedans. On l’a su après. Il m’avait juste dit : tu vas voir, tu auras un choc ! En 1969 pour le festival Non Art, il a proposé de faire du stop avec un piano. Je l’ai laissé sur la route à Cros de cagnes. C’est moi qui ai fait la photo. Quand je suis revenu deux heures plus tard il était toujours là. Personne ne s’était arrêté sauf un type qui allait à Marseille. Je lui ai reproché de ne pas en avoir profité mais pour lui cela n’avait pas de sens, sur son écriteau indiquait : Paris. Peu après il avait le projet de mettre le piano sur des bouées et de partir en Corse à la rame. J’ai trouvé l’idée poétique mais elle ne s’est pas faite. L’épisode le plus marquant avec Serge fut celui de la Tchécoslovaquie. En 1996 nous avons été invités à donner un concert Fluxus à Prague. Quand on est arrivé sur place il n’y avait une cinquantaine de personnes dans une petite salle mais bon, il y avait des groupies qui hurlaient. On a joué une trentaine de pièces et j’ai terminé en brisant un violon ! On devait rester deux jours de plus mais l’ambiance était morose. En plus une fille me draguait mais posait plein de questions, je me sentais mal à l’aise. Quand j’ai dit à Serge mon intention de repartir le lendemain il m’a répondu : Tu peux partir, moi je reste ! Ce n’était pas très sympa parce qu’on était venu tous les deux dans ma 2CV. Ce retour, je m’en souviendrais. Je suis parti dans la nuit, j’ai roulé, arrivé à la frontière autrichienne je n’avais plus d’essence, le pot d’échappement était tombé, le plancher avait cédé, je voyais la route défiler sous mes pieds. Un vrai cauchemar, j’en ai chialé. A Nice, on entendait le retour de Serge par le train. Au bout d’une semaine, d’un mois, pas de nouvelles. C’était un mystère qui nous a tenu en haleine, jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il avait été arrêté comme espion. On a découvert qu’il s’était fait avoir par une fille à qui il avait donné son passeport pour que son petit ami passe à l’Ouest.
L’histoire ayant mal tourné elle avait balancé Serge à la police. Chaque artiste a sa légende. Satie a la sienne mais son oeuvre reste extraordinaire c’est pareil pour John Cage ou Duchamp. Pour Serge III, pendant longtemps j’ai pensé que c’était juste un petit con prétentieux qu’il fallait remettre à sa place. Je l’appelais « Moi je » parce qu’il ne pouvait pas commencer une phrase sans dire « Moi je ». La vérité, c’est que je n’avais pas vu qu’il avait inventé le côté subversif dans l’art, ce que moi je ne voulais pas assumer. Je me méfiais de lui je me demandais même s’il n’était pas espion ou flic, il était très à l’aise avec la contestation politique, moi, c’était pas mon truc. Mais je reconnais que quand il a fait les images de la bande à Bonnot, Le Vinyle blanc, mais surtout le travail sur les contenus, c’était très fort, très personnel. Son expo au MAMAC, a permis de voir l’épine dorsale de son travail. Plus tard j’ai acheté ses pièces, une vingtaine.
Jean Mas Artiste performer
Serge se plaisait à dire qu’il était l’artiste qui avait le plus peint. Il faut dire que pour gagner sa vie il devait faire de la rénovation d’appartements. C’est aussi de là que lui est venu l’idée de tout peindre tout en blanc, y compris les toiles d’artistes, c’est ce qu’il a fait dans sa période « Vinyle blanc ». On a construit ensemble un igloo. L’idée nous est venue à l’Eden Bar. J’avais acheté un bouquin « l’art de faire un igloo » puis en levant nos verres on a chanté : Et glou et glou, il est des nôtres ! C’est comme ça qu’on a décidé d’aller en montagne pour réaliser cette installation. Le plus drôle c’est que Serge est venu avec un marin russe du nom de Pedro qu’il avait ramassé passablement éméché du côté du port. On l’a embarqué avec nous à Saint Martin de Vésubie, on s’est servi de sa valise pour mouler les briques de neige. Mais il ne faisait pas assez froid, ce fut une galère. L’autre expérience avec Serge fut aussi biblique. Cette fois on est descendu sous terre, on voulait exposer sous le MAMAC. On est entré sous le paillon au niveau de la prison. Après avoir longé les souterrains sur plus d’un kilomètre nous sommes arrivés à la verticale du MAMAC. Là on a empastissé les murs de peinture. Ça doit y être encore. Un photographe nous avait suivi. Le 7 novembre 1991 on faisait la une de Nice- Matin « Jean Mas et Serge III exposent sous le MAMAC ». Cette prise de possession du lieu fut sous-titrée : « Nous sommes sous l’art », un clin d’oeil à Serge qui buvait pas mal. Avec le recul je crois que Serge III incarna au coeur des années 60 la culture de l’authenticité, ce désir de s’imposer comme individu sans faire de compromis, d’allégeance à quoique ce soit, au groupe, à l’état, à la morale, à la religion. Il représentait plus que tout autre cette vision de l’individu qui a une manière singulière de réaliser son humanité. Son travail de plasticien est un mélange d’art naïf et d’art brut avec ce côté cru, authentique, farouchement opposé à la pollution des institutions.
Frédéric Altmann Galeriste, critique d’art et photographe
Je l’ai rencontré en 1964 au théâtre total de Ben à l’artistique. Et puis il y a eu cette histoire à Prague. On titrait dans la presse « Le français échangé contre un espion tchèque raconte » Un beau jour, c’était en 1973 il me sort un tas de petit papiers griffonnés et dit voilà c’est mon journal de prison. Je l’ai publié. Il avait fait un tract qui s’appelait « La ridicule école de Nice ». Il était sévère, intransigeant mais il avait souvent raison. Il avait l’habitude de distribuer ses lettres à tout le monde. C’est à la suite d’un de ces tracts qu’il s’est brouillé avec Ben. Moi même j’y ai eu droit « Frédéric est un salaud » il avait écrit puis il s’est excusé. Il faut dire que son travail était difficile à vendre et qu’il entretenait des rapports tendus avec les galeristes.
Je l’avais exposé dans ma galerie l’Art marginal en 1978. Et quand Il y a eu son expo au MAMAC, Fournet m’a dit : Vous en prenez la responsabilité, s’il y a une connerie je vous mets dehors. A part ça, il pouvait être charmant et être drôle. Comme nous étions voisins, il venait souvent dîner à la maison. Un soir où on avait bien bu, il s’est mis à haranguer les flics qui surveillaient la préfecture et à leur jeter des choses par la fenêtre. En fait c’était des magazines pornos. Un des flics en faction quand il a vu ça, les a promptement ramassés et mis sous son manteau. On était mort de rire. Les gens avaient peur de Serge. On ne savait jamais vraiment ce qu’il allait faire. Les deux fous authentiques à l’école de Nice, c’était Pinoncelli et lui. Ils n’avaient peur de rien. Serge était un anarchiste, il ne voulait pas se laisser récupérer par le pouvoir en place. Il est mort debout !
Alain Amiel Editeur, écrivain
Serge III aimait l’écriture, les contrepèteries. En 1984, il participa à l’exposition : "L’écriture dans la peinture". Il distribuait des tracts il avait même créé une revue « le Guep’art ». Dans les années 90, j’avais un local dans une galerie de la rue Bavastro où il venait souvent faire des photocopies pour éditer ses numéros. Une de ses performances m’avait marquée. Son vernissage au MAMAC, fut suivi par une soirée à la galerie de la Marine avec Ben et Jean Mas. Serge III y donna une création dans un concert de Fluxus en clouant une à une les touches d’un piano. Toute la galerie résonnait de cette implacable et dissonante mélodie. Le rapport entre Ben et Serge III était particulier. Il ne supportait aucun compromis et reprochait souvent au mentor de Fluxus d’être moins intransigeant. Plus généralement, on peut dire que Serge III fut le plus rebelle d’entre tous, le plus déterminé dans ses actions.
mercredi 20 juillet 2011 , par

























