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CHAPITRE 54 (Part I) : La Galerie Alexandre de la Salle et ses Happenings

Début du nouveau chapitre des chroniques de France Delville...

"L’exercice autour des Lettres de guerre de Jacques Vaché », comme Daniel Cassini a intitulé son intervention du 14 décembre 1995 à la Galerie Alexandre de la Salle (Saint-Paul), a pris place parmi les nombreux happenings organisés par l’E.N.C.A.S (« Ecole Niçoise pour la circulation de l’Art et des Savoirs » fondée par France Delville, Jean Mas, Patrick Amoyel, Dominique Albertini et Catherine Soumaré). Cette E.N.C.A.S qui fut à l’origine d’une vingtaine d’événements consistant en la présentation d’œuvres, plastiques, photographiques, littéraires, musicales, poétiques, autour desquelles s’enrouleraient des exégèses de ressortissants des Sciences Humaines ou des Sciences tout court.
Cette E.N.C.A.S qui se greffa de manière naturelle sur ce qu’Alexandre de la Salle avait organisé dans ses deux galeries, celle de la place Godeau à Vence, celle de Saint-Paul, depuis ce jour de 1960 où il s’était installé sur la Côte d’Azur.
Cela avait commencé le 11 août 1967 avec le Happening de Pierre Pinoncelli intitulé « Dédoublement, copulations, bûcher », qui ouvrait son exposition « Les Copulations d’un Chinois à Vence ». Happening que J.P. Cuny avait filmé pour Télé Monte-Carlo.
Le 22 mars 1975, le même Pinoncelli, dans la même galerie, pour la signature de son livre « Mourir à Pékin », avait exécuté « Hommage à ma vieille maman la mort ».
le 12 juin 1976, dans la montée des Trious, devant galerie de la salle, Saint-Paul, pour son exposition « Il faut tout faire (les cageots) », Ben avait mis en place une installation de grande taille.
Le 17 mai 1985, à la Galerie de la Salle avait eu lieu un Acte Poétique exécuté par Carmelo Arden Quin et France Delville en tenue de cosmonaute et le visage peint de figures géométriques, c’était le jour du vernissage de l’exposition « Programmation du plastique n°2 » (17 mai-13 juin) jumelée avec la Rétrospective Arden Quin initiée par Alexandre de la Salle et Claude Fournet, Conservateur des Musées de Nice, à la galerie des Ponchettes (10 mai-23 juin)
le 4 juillet 1986, à la Galerie de la Salle, Serge III avait perpétré l’une de ses « Agressions d’identité », en deux actes : d’abord à l’aide d’un miroir, sur la terrasse, ensuite en traversant la galerie dans toute sa longueur les pieds pris dans du ciment.

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Vue de la salle (c) DR

Mais l’E.N.C.A.S avait été fondée en 1994…
… avec l’idée que la pensée en mouvement, actée dans des dialogues et avec le soutien des artistes, était le plus beau des spectacles. Dans chacune des vidéos-témoins, on retrouve de multiples personnages du milieu de l’art et de la culture des Alpes-Maritimes en train de réagir : moments précieux s’il en est…
… et une séance inaugurale avait eu lieu le 7 juin 1994 au Théâtre de l’Artistique avec pour thème : « Le peintre Serge III, arriviste, mégalo, affabulateur ? ou les rocambolesques aventures du frère de l’écrivain Zoé Oldenbourg, Serge III, français échangé contre un espion tchèque raconte… »
Serge III raconta, réédita des happenings Fluxus historiques, et la séance se poursuivit avec Christian Loubet, historien d’art, et Terence den Hoed, musicien/écrivain. A la fin, tout le public monta sur scène pour trinquer autour d’un piano à queue…

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Vue de la salle (c) DR

Le 20 décembre 1994 ce fut, entre autres : « Kaddish », autour d’une œuvre (« Kaddish ») du peintre Jean-Jacques Condom, avec Daniel Cassini, psychanalyste/scénariste qui fit une intervention sur Paul Celan, et lut « La mort est un maître venu d’Allemagne », avec Daniel Sibony et Patrick Amoyel, psychanalystes, avec la lecture du Kaddish d’Allen Ginsberg par Marlène et Robert Martane et Jean-Pierre Benaïm.

Le 22 avril 1995 ce fut « L’argent ? » avec l’écrivain Edouard Valdman, présentation de son livre « Les juifs et l’argent ».

Le 17 juin 1995 : « Transmission », avec Jacques Hassoun, photographies de Béatrice Heyligers sur la troupe de Peter Brook

Le 7 février 1996 ce fut « Pedro subjectivo », hommage à la séance qui avait eu lieu en 1945 à Buenos Aires, chez Enrique Pichon-Riviere, psychanalyste, et auteur d’un essai sur Lautréamont, où Carmelo Arden Quin avait relaté un rêve qu’il avait fait sur Spinoza.

Le 26 septembre 1996, à l’Atrium du CICA (Centre International de Communication Avancée, Sophia Antipolis), ce furent des « Dialogues autour de la lumière » (en écho à l’exposition « Lumieres virtuelles » d’Ultra Violet, avec Ultra Violet, un professeur de Physique, et Antti Lovag.


Le 27 mars 1997 ce fut « Qu’est-ce qu’un haïku ? causerie sur le haha des choses, en hommage à Michel Butor », avec Jean-Pierre Marasco, haïkaïste, une chanteuse japonaise, Sumiko Marita (spécialiste de Madame Butterfly), qui chanta des « Chants de printemps » du 19e siècle. On lut des haï-kaï de Hugo Caral sur l’œuvre d’Aurelie Nemours.

Le 29 novembre 1997 : « L’obscur objet de la haine, l’art contemporain face à l’abject » avec Jacques Hassoun, et des œuvres de France Lerner (« La contestation du silence »), de Joseph Dadoune (« Valises »), d’Anca Sonia (« Animaux »)

Et donc le 14 décembre 1995, ça avait été « Exercice autour des Lettres de guerre de Jacques Vaché », avec des interventions de Daniel Cassini et France Delville, l’audition du poème de Ghérasim Luca « Passionnément », et la lecture par Alexandre de la Salle d’une lettre d’André Breton à Robert Tatin.
Daniel qui, une fois de plus, faisait partager sa connaissance du Surréalisme, et ce lien qu’il fait entre sa nature libératoire et la nature libératoire de la psychanalyse. Lacan lui-même avait été très frappé par le goût des surréalistes pour l’inconscient.

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France Delville durant sa lecture (c) DR

Et donc la lecture des « Lettres de guerre » avait été accompagnée d’une très belle intervention de Daniel Cassini, dont un court extrait sera donné dans le clip n°2 qui accompagnera la troisième partie de ce chapitre.
André Breton dit que Jacques Vaché est l’homme qu’il a le plus aimé, aussi me semble-t-il essentiel de faire entendre son introduction aux « Lettres… » :
« Les siècles boule de neige n’amassent en rou-lant que de petits pas d’hommes. On n’arrive à se faire une place au soleil que pour étouffer sous une peau de bête. Le feu dans la campagne d’hiver attire tout au plus des loups. On est mal fixé sur la valeur des pressentiments si ces coups de bourse au ciel, les orages dont parle Baude-laire, de loin en loin font apparaître un ange au judas. C’est ainsi qu’en 1916 ce pauvre employé qui veillait permit à un papillon de demeurer sous l’appareil réflecteur de son bureau. En dépit de sa jolie visière - on était dans l’Ouest - il semblait n’avoir dans la tête qu’un alphabet morse. Il pas-sait son temps à se souvenir des falaises d’Etretat et de parties de saute-mouton avec les nuages. Aussi accueillit-il avec empressement l’officier aviateur. A vrai dire, on ne sut jamais dans quelle arme Jacques servait. Je l’ai vu couvert d’une cuirasse, couvert n’est pas le mot, c’était le ciel pur. Il rayonnait avec cette rivière au cou, l’Ama-zone, je crois, qui arrose encore le Pérou. Il avait incendié de grandes parties de forêt vierge, on le voyait à ses cheveux et à tous les beaux animaux qui s’étaient réfugiés en lui. Tu sais, Jacques, le joli mouvement des maîtresses sur l’écran lorsqu’enfin on a tout perdu ? Fais voir tes mains, sous lesquelles l’air est ce grand instrument de musique : trop de chance, tu as trop de chance. Pourquoi aimes-tu faire affluer le sang bleu aux joues de cette petite ?
Il y avait au centre de la pièce une cloche assez grosse qui rendait un son vexant tous les ans ou tous les quarts d’heure. A l’en croire la guerre n’aurait pas toujours existé, on n’aurait jamais su par ce temps ce qui pouvait arriver, etc. Il y avait bien entendu de quoi rire.
La belle affiche : Ils viennent - Qui ? - Les vampires, et dans la salle éteinte les lettres rouges de Ce soir—là. Tu sais, je n’ai plus besoin de prendre la rampe pour descendre, et, sous des semelles de peluche, l’escalier cesse d’être un accordéon.
Nous fûmes ces gais terroristes, sentimentaux à peine plus qu’il n’était de raison, des garnements qui promettent. Tout ou rien nous sourit. L’avenir est une belle feuille nervée qui prend les colo-rants et montre de remarquables lacunes. Il ne tient qu’à nous de puiser à pleines mains dans les chevelures échouées. Le repas futur est servi sur une nappe de pétrole.
Les équilibres sont rares. La terre qui tourne sur elle-même en vingt-quatre heures n’est pas le seul pôle d’attraction. Dans le Colorado brillant les filles montent à cheval et ravagent super- bement notre désir. Les blouses étoilées des porteurs d’eau, ce sont nos calculs approchants. Les croisés s’arrêtaient à des puits empoisonnés pour boire.
Tu méritais mieux, le bagne par exemple. Je pensais t’y trouver avec moi en voyant le pre-mier épisode de La Nouvelle Aurore, - mon cher Palas. Pardon. Ah ! nous sommes morts tous deux.
J’ai connu un homme plus beau qu’un mirliton. Il écrivait des lettres aussi sérieuses que les Gaulois. Nous sommes au XXe siècle (de l’ère chrétienne) et les amorces partent sous les talons d’enfant. Il y a des fleurs qui éclosent spécia-lement pour les articles nécrologiques dans les encriers. Cet homme fut mon ami.

André Breton (1919 Introduction aux Lettres de guerre de Jacques Vaché

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France Delville durant sa lecture (c) DR

(A suivre)

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