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CHAPITRE 52 (part IV) : Henri Baviera : un itinéraire

Suite de la chronique de France Delville entamée la semaine dernière et dédiée à Henri Baviera...

Henri Baviera porte le nom de son père, un homme de Syracuse, mais sa mère, née Lautier, est issue de l’une des plus anciennes familles de Saint-Paul, dont le nom figure dans les archives paroissiales dès le XVe siècle. C’est dire qu’il est, comme le dit René Buron dans son allocution du vernissage, un enfant du pays. En 1934, Henri naît à Nice par accident, et lorsqu’il a trois ans et demi, son père, styliste de mode masculine, décide de partir seul au Chili. Jusqu’en 1940, malgré l’absence du père, l’enfance d’Henrie Baviera est heureuse, entourée d’affection. La guerre et l’Occupation vont rendre vie et scolarité plus difficiles. Le 27 août 1944, c’est la fin de la guerre, et la débâcle des allemands.

Tôt attiré par les arts plastiques, Henri suit pendant trois ans des cours de dessin, peinture, gravure à l’École Municipale Trachel de Nice, et en 1948 reçoit un premier prix de dessin. Puis il suit l’enseignement de l’Académie libre de Berthe Rouve. La passion de la peinture s’impose à lui, il sait déjà qu’elle guidera sa vie. Tout en poursuivant sa scolarité, il installe son chevalet dans le grenier de sa grand-mère, la maison familiale est une ancienne maison de notaire qui lui rappelle les scènes intimistes de Greuze ou Chardin. On comprend ainsi d’où naîtront ses premières toiles. Mais les paysages très toscans de Saint-Paul lui parlent aussi de Piero Della Francesca, Giotto ou Raphaël. Il faut qu’à son âge il connaisse déjà bien l’Histoire de la Peinture pour établir ces liens.

En 1950, son père revient. Il se réjouit de le connaître, il était si petit au moment de la séparation. Mais six mois plus tard, le père décide de retourner au Chili pour toujours, Henri ne le reverra jamais. Malgré les difficultés, le besoin de peindre est là, ainsi que l’ambiance de Saint-Paul, magique. C’est alors qu’Henri rencontre des artistes, Théophilus Parsons, Elmiro Celli, Manfredo Borsi, Raymond Dauphin, Enzo Cini, Emilienne Delacroix, les sculpteurs Joan Smith, Felix Tillio, Roussil, et des poètes et écrivains, Rose Celli, Samivel, Jacques Prévert, ainsi qu’André Verdet et Paul Roux, comme lui originaires du village.

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Henri Baviera « Fourmis » (1970)
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En 1954, sa mère lui permet d’ouvrir au rez-de-chaussée de leur maison (Rue Grande) un espace pour montrer son travail, ce sera la Galerie de la Courtine où, l’année suivante, avec le concours de Paul Hervieux et Vu Cao Dam, seront exposés également Atlan, Coignard, Papart, Vu Cao Dam, Baboulène. En 1957 Henri s’installe un atelier d’estampe (lithographie, typographie et sérigraphie) dans la cave voûtée de la maison.
De nombreux artistes viennent travailler avec lui, les premiers étant Manfredo Borsi et André Verdet. L’atelier devient une ruche, et, pour sa peinture d’abord réaliste, puis expressionniste, en 1959 Henri Baviera se voit offrir par le collectionneur parisien Arthur Willard un contrat d’exclusivité de trois ans.

Il s’installe à Paris, travaille peinture et dessin dans des ateliers et académies libres, tout en portant à la gravure un intérêt croissant. En 1960 il est accueilli dans l’atelier de Louis Calevaert-Brun, maître graveur parisien, chez il peut acquérir une connaissance approfondie des différentes facettes de l’estampe, taille douce comme lithographie, tout en exposant pour la première fois ses peintures à la Galerie Framond, rue des Saints-Pères. Trois années de voyages (Espagne, Italie, Bretagne, Provence, et Belgique) enrichissent sa vision du monde, et, de retour à l’atelier de Saint-Paul, Henri met à profit un autre rapport à l’image, plus essentiel. La gravure y joue aussi un rôle. Deux cent toiles feront partie de la collection Willard. C’est surtout l’Espagne qui inspire le passage à des compositions dites minérales, mais les pierres du Col de Vence prennent la suite dans l’élaboration de ce contraste entre le dur de la pierre et l’éphémère de la flore. Techniquement, l’observation du vivant (minéral, flore et faune appelle l’utilisation diversifiée du fusain, de la gouache, de l’huile, du sable et de la gravure. Pendant ce travail intense est tout aussi intense l’activité de la galerie dont les expositions des œuvres d’Henri Baviera comme de celles d’autres artistes sont très bien accueillies. Ce qui engendre, presque naturellement, la création du « Musée Municipal de Saint-Paul », par un collectif d’une cinquantaine d’artistes dont : Ambrogiani, Atlan, Borsi, Celli, Cini, Coignard, Damiano, Dauphin, Davring, Delacroix, Dunoyer, Franta, Jacques, Kijno, Luttenbacher, Marzé, Périgord, Paul Roux, Tillio, Tobiasse, Samivel, Verdet, Vu Cao Dam, Witte… Le 16 mai 1964, c’est la première exposition des peintres et sculpteurs de « L’Ecole de Saint-Paul » dont le catalogue est préfacé par Christian Brua. Sous le titre « Il était une fois… », celui-ci traduit bien l’aspect un peu mythique de tout ce qui advient à Saint-Paul : « Il était une fois une colline parmi d’autres collines qui faisaient cercle autour d’elle et il était aussi un zéphir marin, un vrai serpent de mer invisible qui avait choisi les petits ravins de cette colline pour y dérouler ses anneaux. Or dans ces temps là les serpents, ceux des mers comme ceux des forêts, ceux que l’on voyait et ceux que l’on ne voyait pas, les malins ceux là, les plus tendres aussi et les plus gentils étaient chauds et veloutés comme des toisons de martre ou de chinchilla. Et l’homme savait reconnaître en tendant la main les chemins de paradis choisis par les bêtes de Dieu. Vint à passer un berger. Il cheminait avec son troupeau quand il sentit le souffle attiédi de la brise caressant la colline. Il s’arrêta. Et c’est ainsi que dans des temps fort anciens, d’un berger et de ses brebis, d’une graine de pierre et de bergerie semée parmi le thym et les bruyères naquit un délicieux village qu’on dit aujourd’hui le plus joli de France. Passèrent les siècles et vécut l’Histoire. SAINT PAUL, d’une bergerie devint ville et Seigneurie. Le grand Roi FRANÇOIS la fit habiller d’une armure de pierre. Orgueilleuse forteresse, elle domina longtemps la vallée. Passèrent l’Histoire et les Seigneuries. Vint l’oubli. Le temps rongeur de granits défaisait peu à peu les murs royaux et les toitures gangrenées croulaient des palais abandonnés.
Vint à passer un peintre qui s’arrêta.

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Henri Baviera « Rupture » (1974)
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Passant qui défile devant ces pierres exhumées, passant souviens toi de ceux qui ont ressuscité ce chef d’œuvre, cette Royale Cité qui finissait de s’effacer sur la colline il y a quarante ans à peine.

Souviens toi que si le souffle de l’Art a rendu la vie à Saint-Paul, Saint Paul le lui rend bien car elle enfante des talents, car des vocations d’artiste y éclosent comme la fleur de Mai. Passant, souviens toi de tous ces peintres, ces sculpteurs aux noms prestigieux, aux noms inconnus, de tous ces sauveurs de la Cité égaux dans l’amour qu’ils lui ont porté. Souviens toi aussi des maîtres maçons, de leurs compagnons anonymes qui ramassèrent les pierres écroulées pour reconstruire délicieusement les palais comme les humbles demeures aujourd’hui repeuplées. Souviens toi des écrivains, des poètes qui répandirent la renommée du pays retrouvé. Aujourd’hui Saint Paul a son Ecole de Peinture et son Musée. Musée de peinture et de sculpture d’abord, mais aussi Temple de tous les Arts que la ville ressuscitée élève, en hommage et en reconnaissance à ses Magiciens ». (Christian Brua)

Musée de Saint-Paul

Le Musée de Saint-Paul est lancé, qui ne cessera ses activités jusqu’à aujourd’hui où justement l’exposition d’Henri Baviera boucle la boucle. Mais comment celui-ci poursuit-il sa recherche picturale à partir de 1964 ? C’est la Nature qui lui offre le champ dans lequel il recherche une « origine des formes » sous l’aspect de la structure, jusqu’au point, rendu visible dans son élargissement au cercle et même à la sphère. Cercle et sphère justement absents de la Nature. Par cette opération, Henri Baviera réinvente l’abstraction, retrouve le sens du passage à l’abstraction, sa nécessité. Et de manière logique, c’est l’ovoïde, ou le sphéroïde, qui seront chargés de représenter des archétypes de l’écosystème, et dans une dynamique, car tout pénètre ou est pénétré.

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Henri Baviera « Environnement pénétrable » pour Polnareff (1968)
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Jusqu’en 1975, le travail d’Henri Baviera déclinera ce thème, dénommé « haricot » par Jacques Lepage. Et sous divers supports : polyester, bois, films PVC, peinture acrylique, bas-relief, plastique stratifié, environnements pénétrables, aujourd’hui on dirait installations. Par ailleurs l’atelier de gravure est fréquenté par Carzou, Nadia Léger, Hartung, Goetz, Lurçat, Atlan, Coignard, Papart, Jenkins, Arman, Miotte, Rotella, César, et cela ne s’arrêtera pas, à partir de 1958 plus de deux cent artistes viendront faire réaliser des estampes de diverses techniques. Et ce travail créatif et passionnant sera pour Henri Baviera parallèle à la poursuite de son œuvre picturale qui, à son tour, permettra d’innover en gravure, avec l’invention de la « polychromie relief », que Hans Hartung sera l’un des premiers à expérimenter. Mais Henri Goetz viendra à l’atelier faire des recherches comparées, César se remettre à la gravure, Arman imprimer ses « colères de violons »… et ce sera, pas loin de Saint-Paul, à Vence, la fédération de l’Ecole de Nice par la Galerie Alexandre de la Salle, en mars 1967.

Arman imprimer ses « colères de violons »… et ce sera, pas loin de Saint-Paul, à Vence, la fédération de l’Ecole de Nice par la Galerie Alexandre de la Salle, en mars 1967.

Curieusement, les travaux d’Henri de cette époque font aujourd’hui écho à ceux de César, Verdet et Malaval, présents dans l’exposition « Ecole de Nice » de 1967. Ainsi d’ailleurs qu’à ceux d’Edmond Vernassa, qu’Alexandre de la Salle intègrera enfin dans son exposition « 50 ans de l’Ecole de Nice » au Musée Rétif en 2010, les travaux d’Edmond ayant été tout au long des années tellement proches de l’esprit Ecole de Nice… mais le hasard voulut que ce rendez-vous (celui d’Henri Baviera) n’eut pas lieu, ce qui ne gêne en rien Henri, ceci n’est qu’une simple remarque sur ce champ artistique fait de rencontres autant que de non-rencontres.

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Henri Baviera « Forme évolutive » (1969)
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Précisons tout de même que dans les « Formes évolutives » à partir de 1969, le haricot selon Jacques Lepage, qui représente la forme primordiale de la vie en mouvement, c’est-à-dire entamée/entamante, fut appréciée de César, elle devait lui rappeler ses propres Expansions. L’aspect conceptuel du haricot, loin de la mise en scène d’un écoulement aléatoire à la César, pouvant alors plutôt évoquer les formules mathématiques de Bernar Venet. Quant à la prolifération des « Fourmis » de 1970, elle n’est pas loin non plus de « L’Aliment blanc » de Robert Malaval, cet éclatement (réel) de vers à soie.

L’Histoire de l’Art comme intersections et frôlements

Henri Baviera, s’il frôle certains thèmes sondés par des gens de l’Ecole de Nice, les travaille dans sa direction à lui, qui est un rappel de la force et de la beauté de la Nature face à la destruction opérée par l’Homme. Ainsi, dans le Grand Embouteillage, il ne s’agit plus de fourmis, mais de voitures et d’hélicoptères. Quant à la période Minérale, celle des Polyesters et autres Aquagraphies, on peut aisément les rapprocher des Vitrifications d’André Verdet, par lesquelles Pierre Restany et Alexandre de la Salle introduisirent André dans l’Ecole de Nice.

A suivre...

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Environnement pénétrable, Galleria Artivisive, Roma, 1972, Photo Oscar Savio
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Relisez la première partie de cette chronique.

Relisez la deuxième partie de cette chronique.

Relisez la troisème partie de cette chronique.

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