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Belles Rives le magnifique

Belles Rives le magnifique

Au coeur d’une crique entre le Cap d’Antibes et Juan-les-Pins, le « Belles Rives » est un hôtel de luxe dont la réalité semble un rêve. Peu de palaces sacrifient leur succès commercial à l’atmosphère et au souvenir comme le fait le « Belles Rives » qui se situe ainsi hors rivalité et mérite largement sa renommée internationale, tant par son emplacement magique que par sa décoration Art Déco.

Son histoire commence avec un couple mythique, l’écrivain américain Scott Fitzgerald et sa femme Zelda, dont la présence brillante marque à jamais le tranquille train-train des habitants de la région. A Juan-les-Pins, le couple mena une vie étincelante et mondaine, une vie de noctambules et d’extravagances avec des amis qui contribuaient à ce rythme, tels Rudolph Valentino, Hemingway, et bien d’autres.

Entre 1925 et 1926, en quête d’une maison dans la région, Scott et Zelda découvrent, émerveillés, la villa Saint-Louis qu’ils louent aussitôt laissant un souvenir inoubliable et offrant un passé et une âme à cette magnifique habitation qui deviendra, plus tard, l’hôtel « Belles Rives ».

Sur les traces de ce couple de légende se franchit le seuil de cette demeure – il faut dire demeure ou halte plutôt qu’hôtel, pour ce lieu resté à l’échelle humaine, même si de multiples stars continuent d’y séjourner. Sa façade de pierres taillées en « écailles de tortue » n’a jamais été modifiée et, tout autant d’origine, le mobilier des années 30 créé à l’époque, en bois rares, par un ébéniste niçois. Des peintres cubistes et des motifs à la feuille d’or ornent la salle à manger, tandis qu’un bar luxueux domine la Méditerranée et les îles de Lérins. Woody Allen, qui a situé « Magic in the Moonlight » dans les années folles, a tourné plusieurs séquences au Belles Rives. Quand il a découvert la décoration d’époque de la salle à manger, il a aussitôt ajouté au film une scène dans ce cadre. Tout en ayant un projet de scénario, le réalisateur improvise volontiers en cours de tournage. Ainsi, nous a confié Marianne Estène-Chauvin, directrice de l’hôtel, le passage quelque peu onirique dans l’observatoire de Nice s’est greffé à la suite d’un coup de coeur de Woody pour ce lieu.

Presque anonyme côté rue, l’hôtel se transforme magiquement côté mer et invite à un autre voyage où il pourrait s’appeler l’Hôtel Nostalgie.

L’écrivain Patrick Modiano, qui s’y connaît en atmosphère, y revient régulièrement. Il n’est pas le seul à retenir l’attention dans une longue liste d’hôtes de marque où passé et présent s’enchevêtrent : Charles Trenet, Maurice Chevalier, Sting, Johnny Halliday pour ne citer que quelques interprètes de la chanson, alors que tout le monde du spectacle (opéra, scène, écran, musique...) peut encore s’y retrouver. Le voisinage de la pinède avec son Festival de Jazz engage les musiciens à fréquenter ce lieu mythique, ainsi que la proximité de Cannes qui incite réalisateurs et acteurs de cinéma à y demeurer pendant l’agitation frénétique du Festival pour peu qu’ils allient la recherche de calme à leur besoin de consécration.

C’est cependant le fantôme de Scott Fitzgerald qui reste l’invité permanent.

Fuyant la prohibition et l’Amérique corsetée d’alors, lui et la fantasque Zelda avaient comblé Juan-les-Pins de leur romantisme échevelé, d’un art de vivre rempli de fêtes et de mondanités, de randonnées en Bugatti entre Juan et Saint-Paul, d’une oisiveté extravagante chargée d’alcool et de dépression... « Bien vivre est la meilleure revanche », écrivait Scott à l’époque de « Gatsby le magnifique ». L’ombre de la crise de 1929 ne se profile pas encore à l’horizon de « cette cour de récréation de l’Europe ». C’est dans ce cadre et cette ambiance que se situe « Tendre est la nuit ». Tout lecteur du roman retrouve des lieux familiers qui étaient alors presque « sauvages ».
A la même époque, Boma Estène, le fondateur du futur hôtel, quitta sa Russie natale comme émigré emportant avec lui ses rêves et son énergie. Est-ce un hasard si ses pas le guidèrent à Antibes ? Les récits de voyages avaient effacé tous les contes russes de son enfance et sa jeune imagination s’était enchantée de noms mythiques de la Côte. Ainsi, il acheta, en 1929, la fameuse villa Saint-Louis qu’il transforma, avec sa femme issue d’une dynastie d’hôteliers, en petit hôtel, y ajoutant très rapidement une aile de deux étages pour une plus grande capacité d’accueil. A leur mort, leur fils Casimir reprit la direction de l’hôtel jusqu’en 2001 avec sa nièce Marianne qui lui succéda cette année-là.

Géré sur le mode familial depuis sa création, il y a plus de 85 ans, c’est avec respect et amour que chacun a voulu conserver à l’hôtel son cachet d’époque.

De nombreuses initiatives l’accordent toutefois à l’air du temps, ainsi le Prix Fitzgerald qui, depuis 5 ans, couronne chaque année, en juin, un auteur de renom.
Perpétuant la légende, de nombreuses personnalités séjournèrent dans cet hôtel depuis ses débuts : Ramon Novarro, Pablo et Olga Picasso, Mistinguett et même Florence Gould qui les rejoignait de sa maison voisine. Plus tard, le Duc et la Duchesse de Windsor vinrent sur la plage du Belles Rives, entraînant tout un rituel pour la préparation et le service de la pâtée de leurs chiens.
Après la guerre, les orchestres de Django Reinhardt et de Stéphane Grappelli se succédèrent sur la terrasse. Les stars adoptent le lieu, parmi elles Joséphine Baker, Edith Piaf, et Gérard Philipe. Et plus récemment George Clooney, Catherine Deneuve, Jude Law, André Téchiné... la liste est trop longue pour les citer tous. Cet hôtel représente une halte nostalgique : le souvenir de Scott Fitzgerald y rôde encore à peine troublé par le saxo des musiciens du festival de Jazz durant lequel les nuits deviennent américaines, avec Miles Davis, Ella Fitzgerald, et d’autres.
Ce luxueux établissement a été classé parmi les dix hôtels qui correspondent le mieux au style des « années folles ». Admirablement entretenu, c’est un joyau les pieds dans l’eau grâce à son incomparable terrasse au ras des flots où il est agréable de déjeuner ou de dîner lors des chaudes soirées d’été. Dans la nuit, le bâtiment devient magique dès que la lune sortant de l’eau tremble sur les murs et danse dans les fleurs de bougainvilliers qui les recouvrent, si bien que le « Belles Rives » semble une vision de rêve.

Caroline Boudet-Lefort

Toutes les photos de l’article : DR Jean Paul FOUQUES

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